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Shameh, la grâce d'un univers chaviré entre ciel et terre
Shameh, créature étrange et fascinante, est au centre d'un univers aux formes baroques et tourmentées. L'occasion d'en apprendre davantage sur celui-ci en compagnie de sa créatrice
Personnage suscitant la crainte tout autant que la fascination, Shameh, créature spirituelle suspendue entre cieux éthérés et appels chtoniens, est née de l'imagination de Laurence Toussaint, une jeune artiste visuelle belge au talent indéniable. S'il semble que dans sa démarche artistique, la quête de la beauté se double souvent d'une fascination pour le bizarre et le satanique, qui seuls semblent susceptibles de pouvoir lui conférer son redoutable prix et ses improbables couleurs, l'artiste la conforte toutefois par une approche sensible autant que réfléchie, faisant appel au pouvoir libérateur de l'inconscient et à une série d'influences brillamment synthétisées. Avec une maîtrise très sûre du rythme visuel et de son parfait contrepoint sonore, Shameh nous propose une vertigineuse plongée dans un univers sensuel, dyonisiaque et baroque, qui la domine et dont elle reste pourtant in fine la seule maîtresse, tantôt Stabat Mater Dolorosa, tantôt Succube envoûtante, en tout état de cause, présence iconique qui hante longtemps le regard de celui qui s'y égare.
Après une première collaboration à l'exposition City Sonics 2005, nous avons voulu en savoir plus sur la créatrice de ce concept total qu'est Shameh en se penchant avec elle sur les étapes qui ont conduit à sa genèse. La charmante et fraîche artiste a accepté de répondre aux nombreuses interrogations que nous nourrissions au sujet de son œuvre.
- Parles-nous de ton parcours et de la façon dont tu as commencé l'aventure artistique de Shameh ?
Laurence Toussaint : J'ai commencé très jeune par l'apprentissage de la danse et de nombreux stages. Je me suis ensuite intéressée aux arts graphiques et au dessin pour enfin travailler comme modèle. Lorsque j'ai été amenée à faire des choix, j'ai désiré poursuivre mes intuitions artistiques. Par conséquent, j'ai suivi durant un an les cours de l'Ecole Secondaire des Arts du Spectacle Christophe Pagès à Paris.
Le personnage de Shameh est né de cette évolution de mes centres d'intérêt et de la fusion de différentes influences, autant littéraires que graphiques. J'ai d'abord mis au point l'enveloppe extérieure du personnage avec l'aide d'un maquilleur et j'ai ensuite travaillé avec un photographe professionnel. Nous avons fait quelques shootings et réalisé un DVD.
Dès le départ, je n'ai pas voulu imposer mes idées mais plutôt les partager avec mes collaborateurs. On pourrait dire que, d'une certaine manière, à l'origine, Shameh est un personnage collectif.
Par la suite, je me suis intéressée aux techniques de montage vidéo pour lesquelles je me suis découvert un attrait véritable.
Une fois la conception du DVD promotionnel terminée, nous avons envoyé le résultat de ce travail à plusieurs labels et avons été contactés par Geska Records, une maison de disques de Montréal, active dans la scène électronique.
- Shameh, ton alter-ego virtuel est un personnage qui évolue dans les eaux troubles du rêve ou du cauchemar, une sorte de synthèse fantasmée d'un idéal féminin dyonisiaque et conquérant, libérée de l'auto-censure de l'inconscient. Comment l'idée de ce personnage est-elle née et comment le définirais-tu ?
LT : Au départ, je voulais créer un personnage très féminin, énigmatique, irréel. A cette fin, j'usais d'artifices qui exagéraient le côté singulier du personnage et le détachait d'un coup du réel, à l'instar de ce regard blanc et glacé qui revient dans la plupart de mes vidéos.
Je conçois mon personnage comme un vecteur, une entité qui permet de canaliser des énergies et les partager. Chacun peut y percevoir son propre reflet. C'est une porte, un outil vers d'autres possibles...
Historiquement, ma première vidéo, Grave Danger, a été réalisée pour le label Geska Records. Shameh y dessinait ses premiers contours, entre conscient et inconscient, à la lisière d'un monde sous-terrain. Dès le départ, j'ai voulu que ce personnage soit très malléable afin que chacun puisse y projeter ses propres fantasmes.
Cette vidéo répondait à un genre bien particulier et n'était pas dénuée d'un certain côté kitsch, qui je pense, aujourd'hui, est moins marqué dans mon travail. Je tente à présent de l'ouvrir à d'autres choses et de traverser plus aisément les genres. A l'époque de Grave Danger, j'avais besoin d'explorer de nombreuses directions pour m'affirmer et être reconnue. Aujourd'hui, il me semble plus important de poser des questions que de tenter à tout prix d'y répondre.
Mon écriture visuelle suit l'intuition et le sentiment plutôt qu'une forme réfléchie ou intellectualisée. A ce titre, je pense que ma vidéo Closer est certainement la plus aboutie et celle qui reflète le plus la maturité de mon travail.
- Shameh, en hébreux signifie "Paradis", coïncidence fortuite ou fruit d'une réflexion savante ? Le nom semble aussi évoquer la honte ou un sentiment de culpabilité et est porteur d'une polysémie spirituelle certaine.
LT: En effet, c'est un nom chargé de sens, polysémique. J'avais dans l'idée d'évoquer par ce personnage le Lucifer romain, porteur de lumière mais aussi d'après la tradition juive, les cieux, l'air. En tout état de cause, j'ai souhaité que ce nom soit porteur d'une identité rebelle et soit une invitation à se mettre en danger.
- La théorie que tu prônes sur la libération de l'inconscient, de la vrai nature et des pulsions animales que l'homme ne doit pas chercher à réprimer en lui, pour aboutir à un acte auto-créateur est assez proche de la philosophie de la fin du 19e siècle avec Nietzsche (la tentation de l'Ubermensch/Uberfrau), Schopenhauer et surtout les théories psychanalytiques de Freud (théorie de la surfemme) ? La pensée philosophique représente-t-elle une influence majeure dans ton travail ?
LT : La philosophie m'a toujours attirée, même si je n'ai pas toujours eu le temps de m'y consacrer en profondeur. Notre existence est galvaudée en permanence par des besoins imaginaires, qui n'en sont pas. Il faut pouvoir prendre du recul pour se dépasser et sentir réellement ses vrais besoins. La philosophie est une alliée précieuse dans cette quête de l'authenticité. Il me semble très important d'être à l'écoute de ses pulsions inconscientes.
- L'esthétique que tu prônes dans tes vidéos s'inspire des films d'horreur (Evil Dead), de la littérature de série Z ou de Comics (Blood Queen), ainsi que d'une fascination pour le morbide (Grave Danger, Closer). Comment concilies-tu ces influences au sein de ton travail ?
LT : Certaines choses sont venues à moi, comme ce Comics, Blood Queen. L'auteur m'a proposé d'incarner le personnage et nous avons fait deux shootings photos pour tenter de le cerner. Ce fut une expérience très intéressante et finalement assez proche de mes thèmes de prédilection.
Si mon univers est changeant, la musique reste le principal moteur de mon inspiration. Mes choix sont guidés par mes envies, même si les labels m'envoient des choses sur lesquelles ils souhaitent me voir travailler. Musicalement, j'aime les choses fortes, qui interpellent, au risque d'être parfois caricaturales mais pour autant que cela reste intentionnel et pouvant être pris au second degré. Je ne suis par contre pas certaine de pouvoir m'inspirer de choses trop abstraites, comme la musique électronique de tendance conceptuelle, car j'ai besoin de références plus immédiates pour forger mon univers.
- La forme sous laquelle se présente ton travail est proche du clip vidéo. As-tu déjà pensé à la faire évoluer vers quelque chose d'autre comme des installations ou des performances live par exemple ?
LT : En fait, j'aime le travail de montage. Le côté live ou VJing m'intéresse donc moins car je peux difficilement décontextualiser mes images et celles-ci doivent parfaitement coller à l'atmosphère du sujet, ce qui exige un très gros travail préalable, presque impossible à restituer en direct. J'ai jusqu'ici assez peu travaillé sur des formes plastiques comme l'installation vidéo et c'est pour moi un terrain encore vierge.
Par contre, le travail sur des formats plus longs, de 10 ou 15 minutes, m'intéresse énormément, des formes plus cinématographiques mais toujours en adéquation avec la musique, même si pour le coup, cela m'éloignerait tout à fait du modèle "clip vidéo" duquel je suis familière.
Avec mon travail vidéo, j'ai un peu perdu de vue mes activités chorégraphiques, ce que je regrette. Il est probable que j'essaie de les réintégrer d'une quelque façon que ce soit.
Aujourd'hui, j'arrive à la fin de la première phase de mon travail. Le ton en est donné. Maintenant, je veux aller à l'essentiel et, dans le même temps, diversifier mon approche, tout en restant fidèle à mon univers.
Vincent DELVAUX,
Publié le 2005-12-05
Source Texte : www.transcultures.net
Genre : entretien
Thème(s) : vidéo,
Mot(s) Important(s) : audiovisuel, art visuel, art vidéo, électronique, électro, gothique, vidéo, vidéaste,
Artiste(s) : Vincent DELVAUX (rédacteur), SHAMEH (artiste), Laurence TOUSSAINT (artiste), NIETZSCHE (philosophe), Sigmund Freud (théoricien), SCHOPENHAUER (philosophe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq
A voir : http://www.citysonics.be
http://www.shameh.com