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Apo33 : Audio activisme et chaos partagé
Association basée à Nantes et créée en depuis 1997 par des artistes, philosophes, ingénieurs, Apo33 développe les pratiques expérimentales et partage du savoir associé aux nouveaux médias.
Dans le domaine des pratiques sonores, Apo33 a initié divers projets originaux : Radioanarchitecture (performances, installations notamment à la Nuit Blanche où des sons étaient échangés, mixés et rediffusés entre Paris et New York), le Poulpe (organisme analogique et numérique qui relie des installations à travers l'échange de flux sonores), GOO (grand orchestre d'ordinateurs), Ubik (dispositf audio-vidéo en réseau),...Ces projets prennent des configurations différentes en fonction des lieux d'intervention (écoles d'art, festivals, centres d'art, médiathèques, espaces publics,...). Invité à présenter leurs activités au symposium Locus Sonus organisé en novembre 2005, à l'Ecole d'Art d'Aix-en-Provence, Sophie Gosselin (philosophe-artiste) et Jean-François Rolez (ingénieur-artiste), membres d'Apo33, ont présentés certains de leurs projets en développement (nous publions ici l'intégralité de cette intervention) et leurs modes de fonctionnement qui se situent aussi dans une nouvelle forme d'activisme artistico-politique nomade en re-construction permanente.
Sophie Gosselin : Inscrit dans une architecture de réseaux partagés, Le Poulpe est un projet de radio expérimentale en réseau, technique, sociale et artistique. C'est un organisme numérique et analogique d'installations sonores (à Tours, Bourges, Orléans et Nantes) reliées via Internet. Le son est envoyé sur le web en streaming et redistribuée dans l'espace via des hauts parleurs ; l'idée est de reconstruire l'environnement sonore en amenant des décalages dans celui-ci, en respatialisant dans ce contexte les sons qui y ont été capté. A l'Ecole des Beaux Arts de Tours (dans le cadre de l'atelier nuM), nous avons travaillé sur une installation avec un micro sur le toit reprenant le son des oiseaux et redistribué dans le couloir central, c'est un exemple du type d'effet sur un espace fermé comme celui de cette école. Il faut aussi que les gens qui nous invitent puissent vivre avec cet espace sonore et se réapproprier leur espace de vie avec une autre lecture. A Orléans, en juin 05 (et qui continue de fonctionner jusqu'en février 2006) dans un espace associatif, nous étions invité par labomedia dans la maison Bourgogne qui abrite d'autres associations. Nous avons joué avec la dimension labyrinthique du lieu en accentuant le dimension spectrale et fantomatique de la diffusion sonore. A Bourges, en octobre 2004, nous avons travaillé dans la médiathèque, un espace public où nous avons aussi travaillé avec le personnel. Quatre streams et un mixage créent une forme d'espace qui font s'agencer les flux.
Nous sommes partis d'une réflexion sur la radio aujourd'hui depuis Pierre Schaeffer et son travail à Radio France où il a véritablement inventé la radio en reprenant le schéma classique de la radiodiffusion (un émetteur diffuse sur des récepteurs séparés et à distance). En inventant la musique concrète, Schaeffer va réinventer cette chaîne. Avec la musique concrète, c'est la notion d'enregistrement d'une réalité qui est centrale. Une autre dimension est le montage basé sur celui du cinéma. Schaeffer invente une nouvelle « poétique » à partir de la musique concrète. Nous avons été nous aussi amené à inventer notre propre poétique. Avec Internet, on change de paradigme, à une nouvelle manière de pensée et d'agir, on passe de la radio diffusion à celui de la radio communication (avec la téléphonie portable, le web). Aujourd'hui, plusieurs émetteurs peuvent devenirs récepteurs et émetteurs à leur tour. Ce qui va basculer, c'est la dimension de l'enregistrement avec la notion de flux. Avec le Poulpe par exemple, ce qui est capté n'est pas du son fixé mais du flux. Cela nécessite un autre mode de communication et de traitement. Cette série de mécanismes va remodeler le flux continu. Après le montage, on passe donc au flux et à l'automate c'est-à-dire une machine qui a une autonomie propre et qui va ré-agencer les sons.
Une notion importante pour nous est l'hyperarchitecture (comme hyper-texte, une architecture en réseau mais multistrate), le système capitaliste lui même est en train d'implémenter la réalité. Nous travaillons sur l'hyperanarchitecture pour opérer des déplacements et des lignes de chaos contre cet ordre. Avec le poulpe, on ne crée pas un corps mais plutôt un agencement tentaculaire. Le premier élément de cette pratique anarchitecturale, c'est l'infiltration. On envisage le milieu où nous intervenons comme un filtre. A l'intérieur de ce système, on va jouer des failles dans cette architecture et de révéler différentes infrastructures qui organisent. Il s'agit d'engendrer des flux contraires et des barrages. L'automate fonctionne aussi comme un barrage mais avec des éléments contraires à l'intérieur de l'architecture sociale.
A Tours, en mai 2005, par exemple, il y avait des câbles partout et c'était déjà une manière de montrer ces flux mais aussi la structure qui supporte cette infiltration. Après l'infiltration, le deuxième mode opératoire est l'agencement machinique qui est la rencontre de deux hétérogénéités qui vont être mis en relation. A Tours, ça a été la rencontre de l'ordinateur et d'un tabouret sur lequel était branché le serveur qui gère les flux à la fois sur Internet et via les hauts-parleurs (spatialisation), deux réalités qui n'ont rien à voir à première vue.
Un autre des modes opératoires qui concernent nos travaux est la stratification (s'inscrivant dans une logique verticale) : il faut d'abord installer les micros. Ensuite un autre niveau est celui de l'automate (mise en relation avec les micros, réception des flux qui sont remixer) et le réseau général où va diffuser l'automate. Ces différents niveaux fonctionnent ensemble et doivent être articulés. Cela demande de discuter avec les personnes sur place, avoir un regard sur l'architecture, adapter le fonctionnement de l'automate, le mode de distribution du son et ensuite le niveau du réseau général (au niveau municipal par exemple, le réseau est souvent fermé ; il y a aussi une dimension politique dans le degré d'ouverture du lieu).
Nous ne travaillons pas sur Max mais sur PureData développé par Miller Pucket qui a quitté l'Ircam car il ne voulait plus de la logique propriétaire. Ce logiciel est aujourd'hui développé collectivement par une communauté internationale de développeurs qui participent à sa création et à son développement. Notre démarche s'inscrit dans ce type de fonctionnement. Le patch devient l'élément qui nous permet de capter des éléments du réel pour les déplacer et les transformer.
Après l'infiltration, l'agencement machinique et la stratification, le quatrième mode opératoire est la ramification, le déploiement horizontal des strates. Il n'y a pas de fin, le dispositif prolifère avec une dimension tentaculaire. L'agencement va être connecté avec d'autres types d'agencements à filtreur ; L'image biologique de la ramification, c'est la plante alors que pour la stratification, ce serait plutôt l'image géologique d'un terrain. Souvent, il y a un effet feed back qui va emporter l'ensemble du système. Tout le travail de la ramification et de la stratification est d'éviter ce feed back (c'est-à-dire que la machine se boucle sur elle même) en introduisant des éléments hétérogènes.
Ces processus sont donc sans fin, ils peuvent toujours modifier l'ensemble : on peut toujours mettre un niveau micro, un autre haut parleur qui va modifier l'ensemble qui devra être recomposé. C'est là qu'on tranche avec le mode d'installation classique fermée. Avec le Poulpe, on est dans une greffe sans fin sur un organisme monstrueux. Le Poulpe n'est ni un corps, ni un réseau mais un dispositif qui reste dans une logique mécaniste. La fonction est d'engendrer du chaos au contraire du réseau qui s'en nourrit. Quand les effets produits vont en produire d'autres qu'on ne maîtrise pas, on peut parler de contamination. Par exemple, quelqu'un va avoir envie de sonoriser sa cuisine et cela va avoir d'autres effets ailleurs. Cette contamination s'appuie sur les logiciels libres. Cette philosophie de la contamination est au cœur de GNU/GPL (pour General Public Licence, une alternative au copyright) et du logiciel Apodio. On a conçu dans la lignée des plate-formes Linux existantes, Apodio qui était composé de logiciels sur le son et sur le travail sonore. En 2004, nous avons réalisé une première version (fonctionnant aussi sur PC). PureData remplisse avantageusement Max MSP, cela permet par exemple de monter une œuvre radio en 5 minutes ! On trouve toutes ces fonctions sur le sited'Apo33 ainsi qu'une liste des logiciels libres et divers textes.
Jean-François Rolez : Un autre projet est Ubik (comme l'objet ubiquité de Philip K.Dick) pour amener les personnes à utiliser des logiciels libres. Après avoir travaillé sur les Tamagoshis, petits personnages avec des historiques, basés sur un patch Pure Data, et qui sur Apodio donnait une plate-forme. Il fallait rester non pas coincé dans un serveur mais ouvert, via un système de peer to peer. L'idée est d'habiter l'outil à travers la mise en veille, le screensaver ou en dehors d'une session utilisateur. Avec Ubik, il s'agit d'amener tout un chacun à ce jeu audio et vidéo (qui est techniquement constitué d'un ensemble de patch pure data modifiables) qui est aussi une création, avec plusieurs niveaux (dans la mécanique du jeu, dans son évolution sociale avec l'évolution des personnages). Le personnage du Tamagoshi peut être aussi abstrait.
Propos de Sophie Gosselin et Jean-François Rolez recueillis par Philippe Franck lors du Symposium Locus Sonus du 21 et 22/11/05
Le projet du Poulpe sera présenté au festival Bandits Images à Bourges début février 2006
Publié le 2005-12-01
Source Texte : www.transcultures.net
Genre : expérience
Thème(s) : espace sonore, hyperarchitecture, Nouvelles technologies,
Mot(s) Important(s) : flux sonores, internet, Nantes, musique concrète, emetteurs, recepteurs, infiltration, automate,
Artiste(s) : Sophie GOSSELIN (philosophe), Jean-François ROLEZ (ingénieur), Pierre SCHAEFFER (compositeur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq
A voir : http://www.apo33.org