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L'image en mouvement de Fred Forest




Entretien avec l'artiste multimédia Fred Forest à l'occasion de sa participation à un colloque sur l'exposition de l'image en mouvement


Philippe Franck: Vous participez à un colloque international organisé à l'ISELP à l'occasion du festival Netdays Wallonie-Bruxelles, qui pose les bases d'une problématique complexe: comment, aujourd'hui, exposer les images en mouvement et plus spécifiquement les créations multimédia? Comment pensez-vous qu'il soit possible de sortir des vieux schémas de monstration qui ne peuvent plus s'appliquer aux œuvres net art, hybrides, participatives ou multimédia?

Fred Forest: S'il est une question à laquelle je n'aurai aucune difficulté de répondre, c'est bien celle-là. Pour sortir des vieux schémas, il faut seulement savoir être patient, attendre que le temps permette par une chimie qui lui est propre, et que rien ne saurait accélérer, qu'une autre culture élabore peu à peu de nouveaux codes de perception et d'"intellection". Cela se fait, bien entendu, en relation directe avec les transformations de notre environnement lui-même. Un environnement qui constitue notre bulle de vie. Une bulle de vie dans laquelle nous sommes soumis, continuellement, à l'évolution des techniques et technologies, des savoirs et connaissances, des idéologies et, en corollaire, à la nécessité vitale, pour notre corps, comme pour notre esprit, de nous adapter pour survivre. En matière d'art, il s'agit d'avoir toujours présent à l'esprit que, pour les mêmes raisons, les impressionnistes eux-mêmes ont commencé leur carrière en étant acceptés dans un premier temps au salon des refusés :-) Il sera pour nous possible de sortir des vieux schémas quand l'adéquation de notre rapport au monde, ici et maintenant, sera d'une telle nécessité que nous les abandonnerons, comme de vieux habits devenus ridicules ou trop étroits, sur le bord du chemin. Les vieux schémas de monstration perdurent quelque peu, il faut bien le dire, certainement du fait de la paresse d'esprit de certains responsables d'institution, c'est une évidence en matière d'art contemporain, mais aussi de l'acculturation lente, quasi-inévitable, à laquelle est soumis le grand public. On peut penser que cette acculturation (et je le pense) a de nouvelles façons de donner à voir, et à recevoir, des œuvres hybrides. Cela viendra plus de notre environnement quotidien et sociétal, en mutation profonde, que de l'enseignement confidentiel et feutré prodigué dans nos écoles d'art. Un enseignement bâti, quasi exclusivement, sur les modèles éculés d'un art contemporain manipulé par le marché. Pour en terminer avec cette question, disons qu'il appartient aux artistes eux-mêmes d'affirmer aujourd'hui, avec le multimédia, de nouvelles formes qui relèvent non seulement de dispositifs spatiaux physiques et géographiques mais aussi d'agencements virtuels et, disons, cyber spatiaux, comme autant de constellations mouvantes d'informations destinées, dans leur migration, à fabriquer du sens, et pourquoi pas du plaisir :-)

Pour votre intervention, vous avez choisi un titre qui est aussi celui d'une oeuvre trait d'union entre les médias électroniques et les arts scéniques : De Casablanca à Locarno. Pouvez-vous la commenter?
Il s'agit d'une œuvre qui illustre parfaitement par sa complexité la problématique soulevée dans le colloque. C'est une œuvre hybride qui utilise simultanément le théâtre, la radio, la télévision, le téléphone et Internet. Elle a été réalisée dans le cadre du Festival des arts électroniques de Locarno en septembre 1995. C'est une des toutes premières œuvres du genre et elle a obtenu le Grand Prix de la Ville de Locarno. Ce fût pour moi une aventure passionnante à tous points de vue.
De Casablanca à Locarno: L'Amour revu par Internet et les médias électroniques. Un programme expérimental interactif de Fred Forest réalisé par la RTSI - Radio Télévision Suisse Italienne - en collaboration avec le VideoArt Festival, mis en œuvre sur le plateau du Théâtre de Locarno en était le titre exact. Cela se faisait dans le cadre des Médias croisés et réseaux interactifs pour le Centenaire du cinéma et de la radio. La performance multimédia visait à impliquer la participation des publics à travers des moyens de communication de masse (Télévision RTSI + Radio Rete 3 + Réseau téléphonique + Internet). Le Théâtre de Locarno constituait dans le dispositif le lieu physique et géographique de l'action qui s'inscrivant dans l'espace informationnel.
Saisissant l'occasion du centenaire du cinéma, ce projet avait pour but de réaliser une performance médiatique dont le propos était d'associer le cinéma et la radio dans un événement original et inédit.
Il s'agissait par la conjugaison croisée de tous les médias impliqués de proposer aux publics de la télévision et de la radio une participation active et ludique à l'émission, sur le thème du dialogue amoureux. Des extraits du film diffusés mettaient en présence Ingrid Bergman et Humphrey Bogart. Ce sont les téléspectateurs qui, appelant au téléphone, réinventent en direct les dialogues. La performance consiste dans la présentation de l'émission et son animation. Le dispositif technique comprend 3 caméras, un générateur de caractères, une liaison avec le studio de diffusion, une série de six cabines téléphoniques, un grand écran et un mur de T.V. Je remplissait les blancs éventuels en temps réel, en intervenant en direct sur l'antenne, soit en parlant, soit avec un générateur de caractères, dans l'idéal avec les deux.

Entre l'Esthétique de la Communication -pionnière- de Mario Costa et vous-même et l'Esthétique relationnelle trendy de Nicolas Bourriaud, il y a, malgré les 20 ans qui séparent ces textes, plus d'une similarité mais aussi quelques oublis de sa part... Qu'est-ce que cela vous inspire?

Je pense qu'il faut bien que jeunesse se passe... L'histoire jugera sur pièce, avec ses propres critères, critères qui ne sont pas obligatoirement ceux des tenants du pouvoir culturel officiel d'aujourd'hui.

En se concentrant sur le processus de communication et l'événement-flux, l'Esthétique de la communication se place-t-elle d'abord à un méta niveau qui serait aussi celui de la société de l'information?

Pour moi, oui et non! Oui, assurément, pour le niveau méta de l'événement-flux dans un premier temps, qui caractérise sans doute les fonctionnements de nos systèmes technologiques de communication. Mais non, ensuite, car il s'agit aujourd'hui pour l'artiste, non plus d'exposer uniquement une fonctionnalité (de manière duchampienne), mais de démontrer ce qu'un artiste peut en faire, dans l'ordre de la connaissance sensible et du questionnement critique.

Dans votre livre pamphlétaire Fonctionnement et dysfonctionnements de l'art contemporain (L'Harmattan, 2000), vous dénoncez un art manipulé, encadré par des marchands qui ont imposé les modèles aux artistes eux mêmes et à des musées laxistes, des institutions défaillantes se contentant de valider tout ce que le marché leur proposait, ne répondant plus à leur mission de prospection et de soutien pour tout ce qui relève des arts expérimentaux. La création multimédia générant possiblement d'autres structures de production, de diffusion et de monstration pourrait-elle représenter une alternative à cette situation conservatrice?

J'aimerais pouvoir le croire. Cependant, hélas!, je constate qu'à des structures conservatrices peuvent succéder des structures plus novatrices mais que ces dernières, compte tenu des systèmes économiques et politiques qui sont encore les nôtres, retombent souvent dans des comportements que l'outil ne change pas forcément. C'est donc l'homme qui doit d'abord se changer de l'intérieur, ce qui, dans l'évolution des espèces, demande quelques fois des millions et des millions d'années.. et nous sommes tous beaucoup trop pressés de vivre pour compter dessus.

Publié le 2004-01-10

Source Texte : www.transcultures.net

Genre : entretien
Thème(s) : installation, communauté, multimédia, audiovisuel,
Mot(s) Important(s) : multimédia, communication, audiovisuel, électronique, esthétique, expérimentation,
Artiste(s) : Fred FOREST (créateur multimédia), Mario COSTA (théoricien), Philippe FRANCK (réalisateur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq

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