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La deuxième mort de l'art et sa mutation pour un ailleurs, encore inconnu




Un ar ticle de Fred Forest, artiste multimédia, traitant de l'impact du numérique et de l'informatique sur les arts


Les artistes ne pouvaient manquer de s'approprier les nouveaux outils d'investigation du monde apparus avec les développements du numérique et du traitement informatique. Cette irruption du numérique, après un demi-siècle d'incubation, ne sera pas sans conséquences sur l'évolution des formes et notre rapport à l'art. Certains y voient même une rupture radicale dans notre façon désormais de le penser, de le faire et de le vivre. Cet avènement est sans rapport d'importance avec les révolutions picturales surréaliste, cubiste, de l'abstrait, du minimal, du conceptuel... du siècle dernier. Il est temps que les arts technologiques, du numérique, du virtuel et des réseaux, fassent leur entrée en force dans le champs social et lieux officiels qui consacrent en principe les valeurs symboliques d'une société donnée.

C'est vrai que ces formes d'art ne sont pas nées d'hier. Sans entrer véritablement dans le marché, elles ont tout de même trouvé, il y a plus d'un demi-siècle, des défenseurs convaincus tels que Billy Klüver et Rauschenberg (EAT Experiment Art and Technology). Un demi-siècle, c'est le temps normal qu'il faut à peu près aux institutions de l'art pour assimiler les nouveautés, les transformer en marchandises et les pétrifier dans les musées. Des artistes chercheurs n'ont donc pas attendu les bras croisés mais ont continué, le plus souvent dans l'indifférence des institutions et du marché, à expérimenter les nouveaux outils mis à leur disposition par les développements technologiques et scientifiques. Ce faisant, ils ont continué à exercer, approfondir et aiguiser leur pensée, renouvelant et dépoussiérant les concepts fondateurs de l'art en fonction des mutations qui affectent notre perception, notre sensibilité, nos fonctionnements cognitifs, notre relation à la société, notre relation au temps et à l'espace...en un mot, notre rapport au monde!

Grâce aux progrès concomitants réalisés dans les domaines de la numérisation, des microprocesseurs et de la fibre optique, les technologies numériques et du virtuel ont envahi peu à peu nos univers domestiques. Elles débordent bien sûr très largement le cadre de la scène artistique. Pour s'en convaincre, il suffit de constater à quel point se sont développés, par exemple, les usages du téléphone cellulaire dans notre vie quotidienne. Cet usage généralisé influe non seulement sur les modes opératoires de dispositifs techniques utilisés par les artistes mais aussi directement sur nos fonctionnements cognitifs. Il suffit d'un petit effort pour le percevoir, un effort guère supérieur à celui requis par Marcel Duchamp quand il nous signifie qu'un porte-bouteille peut être autre chose qu'un porte-bouteille.

En février prochain sera mise en place dans le hall principal d'ARCO, à Madrid, l'une des mes oeuvres appartenant à ce cognitif de perception. Cette œuvre n'est possible que grâce à la technologie mais ne l'utilise pas de façon intrinsèque. Elle est constituée d'une image mentale composée de personnes choisies et mises en scène dans ARCO. Téléphones portables à l'oreille, elles gesticulent, communiquent avec d'autres personnes quelque part dans le monde (dans des rues, des avions, des trains ou dans leur salon...). Par un artifice de la pensée -l'art n'est-il pas qu'artifice?- imaginez soudain toutes ces personnes dans ARCO pétrifiées, à la manière de Duane Hanson! Vous les voyez très bien, maintenant, statufiées en carton-pâte coloré, pour l'éternité, comme dans un film à la Bunuel? Vous extrayez ensuite ces pétrifications singulières de leur contexte environnemental et vous les transportez avec précaution (après avoir signé les contrats d'assurances attestant de leur transport comme œuvres d'art par une société spécialiséee) à travers l'enceinte de la foire, pour les réunir toutes à la galerie Marian Goodman de New York, Isy Brachot de Bruxelles ou Tartempion de nulle part. Dans le quart d'heure qui suit, l'installation est vendue au Français François Pinault pour son futur musée, à un prix défiant toute logique et moralité. Vous pourrez m'opposer que l'acheteur n'aura jamais qu'une partie de l'œuvre! Qu'à cela ne tienne, j'aurai soin de répondre à l'objection dans une prochaine interview accordée à Art Forum en faisant savoir qu'il s'agit là, bien entendu, d'une œuvre cognitive évolutive, c'est-à-dire une œuvre à géométrie variable et matérialisation progressive. Tous les correspondants impliqués à distance, en communication avec ceux qui étaient dans la foire d'ARCO, feraient également partie de facto de l'œuvre acquise par le mécène français. Ils seraient donc, au fil des années, recherchés un à un, par mes soins, pour être, morts ou vifs, rajoutés à l'œuvre initiale, selon des modalités financières de plue-value, tripartites, fixées entre la galerie, le mécène acquéreur et l'accord négligeable de l'artiste.

De quoi parle-t-on au juste, quand on parle d'art et de son rapport aux nouvelles technologies? L'art concerne, selon nous, notre rapport au monde, et n'est pas seulement un problème de pure représentation, de décoration, de technique ou, encore moins, de spéculation financière sur des valeurs symboliques transformées en objets-marchandises par le système. Je ne défendrai jamais, en tant qu'artiste catalogué dans les arts technologiques, un art du presse-bouton ou de complaisance, relevant d'un high-tech mode et très tendance, un art de la bidouille du type concours Lépine recyclé sociéte de l'information et de la communication, un art partie prenante d'une idéologie quelque peu techniciste, sombrant, comme nous l'avons vu encore récemment, dans l'idolâtrie du code, du logiciel à tous crins. Je ne nie pas l'invention et la créativité se manifestant dans des manipulations technico scientifiques mais certains esprits, parfois brillants, sont trop enclins à emboîter le pas, sans grande lucidité, à une idolâtrie techniciste rampante. Derrière cette idolâtrie se profile une industrie puissante. Se retrouvent ainsi légitimés et donnés à consommer des modèles d'art technologique soutenus par des structures industrielles parfaitement organisées dont la prégnance, qu'elle soit discrète, directe ou indirecte, finit toujours par induire les contenus. La prime est donnée plus souvent à la performance technique qu'à l'élaboration d'une pensée vivante et vivifiante, restauratrice d'un sens injecté dans une vision englobante philosophico-éthique, post-humaniste. Bref, il ne faut pas laisser les dispositifs envahissants des machines, leurs procédures péremptoires et leurs systèmes aliénants faire peu à peu de nous leurs esclaves dans une organisation sociale capitalistique dominante. Au contraire, efforcons-nous d'inverser cette néfaste tendance en utilisant la technologie comme outil dans une pratique critique.

Les artistes ont une responsabilité capitale dans l'élaboration du sens et sa mise en œuvre dans la société du futur. Ils ont déjà pratiquement fait le tour de l'utilisation des pinceaux électroniques, technologies émergentes, effets rétiniens et autres... Une réflexion, un discours théorique et des pratiques artistiques se sont développées depuis plus trente ans. Ce que certains esprits, mal ou insuffisamment informés, estiment être une nouveauté est déjà, en fait, un point d'arrivée, un aboutissement révolu pour l'art en devenir. Il nous faut aller plus loin, au-delà des délices, complaisances et facilités manipulatoires que peuvent procurer des progrés techniques sans cesse renouvelés. Ce qui, pour le marché, peut se présenter comme la promesse potentielle d'un réservoir de formes nouvelles et comme le tremplin vers une économie de profits renouvelée, est, à nos yeux, déjà obsolète! En s'appuyant sur la pensée d'Arthur Danto, il s'agit de faire le constat d'une deuxième mort de l'art et de sa nouvelle et prochaine mutation pour un ailleurs encore insaisissable. Comme le disait Marshall MC Luhan, l'homme cherche à connaître son avenir mais, hélas, en regardant dans un rétroviseur.

L'art utilisant et explorant les nouvelles technologies de communication a le mérite d'avoir, ces trente dernières années, questionné nos problèmes de représentation, de rapport au temps et à l'espace, de délocalisation, d'ubiquité, de simultanéité, de présence, d'action à distance, de communauté virtuelle, de travail collaboratif, etc. Il a tout simplement remis en question le concept de réalité. Un déplacement sensible des pôles d'intérêts a eu lieu: ce n'est plus la forme, le style ou le rétinien qui font l'objet d'une focalisation privilégiée mais plutôt le questionnement philosophique. Beaucoup d'artistes, moi inclus, affirment que leur pratique artistique est une pratique philosophique en gestes et en actes (c'est ce qu'affirmait aussi Eduardo Kac lors d'une conférence qu'il donnait en 2002 à Paris dans le cadre du Festival Out-Sider). Artistique? Philosophique? Technologique? Numérique? Scientifique? J'appelle l'art d'aujourd'hui art actuel car art contemporain est, à mon avis, un vocable marqué, lourdement connoté, appartenant résolument au passé. Cet art dit contemporain, l'art du marché, ne pourra jamais assimiler l'art technologique que comme il l'a fait, avec une certaine facilité commerciale pour certaines formes d'art de caractère hétérodoxe comme le land art, l'art conceptuel, l'art de la performance ou l'art de l'événement, c'est-à-dire en leur redonnant un statut d'objet par le biais de traces physiques matérialisées ou leur reconversion sous forme de photos.

Le monde scientifique exerce une sorte de fascination sur le monde de l'art, le faisant ainsi participer à l'idéologie scientiste dans laquelle baigne notre époque. Cette fascination fait quelques fois oublier aux artistes eux-mêmes la distinction entre création artistique et création scientifique. La confusion est entretenue par des structures officielles aussi représentatives et reconnues qu'Ars Elctronica qui, par exemple, à Linz en 2003, consacre son thème au code et récompense de son prix le plus important un informaticien (le développeur du logiciel Linux). Il peut certes être intéressant de s'approprier un objet scientifique pour le déplacer et le donner à voir dans une autre sphère que celle de son lieu d'origine mais c'est la finalité et les modes de communication de l'art qui font sa distinction et sa spécificité. À la réception, l'objet scientifique exige un travail de spécialiste, un processus d'appréhension qui s'effectue à partir de pré-requis scientifiques nécessitant une formation de plusieurs années. L'art, par contre, s'exprime non-verbalement par un acte de communication indépendant de tout méta-langage explicatif. En ce sens, il constitue un langage relevant d'une forme de transmission d'une connaissance singulière, qui échappe aux codes et aux règles de la rationalité intrinsèque. La fascination univoque qu'exerce la science sur certains artistes les conduit à épouser, souvent de manière fort simpliste, les modèles proposés par la démarche scientifique. Il ne faut pas pour autant exclure l'existence d'une solide formation artistique pour une meilleure réception du contenu de l'art. Et pourquoi pas doublée d'une formation scientifique? L'expérience nous montre, notamment avec l'art contemporain, combien est grande sa difficulté à toucher un public non initié et conformé à ses codes. La question de l'art n'est pas seulement celle de sa création, de sa diffusion, mais également celle des conditions de sa réception par le public. Les arts numériques et technologiques restent encore hermétiques pour la plus grande partie des publics, pourtant largement inités à l'art contemporain... Toutefois, une culture uniquement scientifique, même hautement spécialisée, sera insuffisante pour appréhender le contenu artistique d'une installation mettant en oeuvre, par exemple, des technologies numériques, de l'intelligence artificielle et des équations de Mandelbrot.

Il faut donc prendre aux sciences ce que nous pouvons leur emprunter de mieux, sans jamais asservir notre pratique artistique. Je constate que cet asservissement est de plus en plus prégnant, au point qu'il est courant d'entendre dire qu'on n'est plus un véritable artiste, aujourd'hui, si on n'a pas aussi une demi-douzaine de diplômes d'ingénieur en informatique (affirmation à peine caricaturale). Je veux, ici, dire avec force qu'il appartient aux artistes de réinvestir, d'explorer et d'innover dans le champ qui leur est propre, dans l'objectif de produire du sens, des symboles, des langages et de poser des questions auxquelles personne n'est encore en mesure de répondre aujourd'hui...

Attention! Loin de moi l'envie de paraître à vos yeux comme un nostalgique s'interrogerant sur un recours possible à la peinture comme si, à notre époque, on pouvait encore s'interroger sur l'avenir des locomotives à vapeur. La peinture est bien morte pour moi en tant qu'art vivant, générateur de modèles. Quand on s'appelle Christophe Colomb, Kandinsky ou Picasso, on ne revient jamais en arrière! C'est avec la technologie que l'art peut (doit) faire quelque chose aujourd'hui. Mais quoi? L'artiste a un devoir de lucidité et de positionnement critique. La domination de la science est devenue telle que ce qui était une mode, voire une saine curiosité, s'impose désormais comme une idéologie incontournable, voire totalitaire, à laquelle les artistes, les premiers, n'arrivent pas toujours à se soustraire, confondant trop souvent moyens avec finalités. Ne soyons toutefois pas excessivement pessimiste: le monde est là, à prendre avec nos deux bras. Si des prothèses nous permettent de le mieux saisir, pourquoi hésiter? Il reste énormément de choses à faire avec les technologies pour les artistes expérimentateurs et producteurs de sens, dans la seconde phase qu'elles abordent et dans l'attente de la troisième mort de l'art. Il reste énormément de choses à faire aux artistes producteurs de biens symboliques désirant créer du sens, de la conscience, du savoir, de la justice, de la responsabilité, de la solidarité de l'amour, et, pourquoi pas, de la beauté (pour ceux qui sauront nous dire à quel genre précis cette catégorie appartient).

Soyons clair: nous venons de commencer à utiliser les nouvelles technologies comme des artistes, en regard de la longue histoire qui jalonne les chemins de la peinture, du dessin ou de la sculpture, même si, depuis près d'un demi-siècle, des pionniers dans ce domaine ont exploré de nouveaux territoires de l'art avec leur concours. Demandons-nous ce que nous voulons (pouvons) finalement dire avec elles. Est-ce qu'il nous reste encore quelque chose à dire? Si c'est le cas, n'hésitons pas et relevons nos manches, commencons par nous réformer nous-même! A défaut de changer le monde, on peut essayer de l'améliorer, plutôt que de faire joujou avec des gadgets et des données qui dépassent nos compétences et nos forces. Apprenons une nouvelle fois à expérimenter et sachons détecter ce qui est essentiel à dire pour comprendre ce qu'il nous reste a faire.

Fred FOREST,
Publié le 2004-01-10

Source Texte : Fred Forest

Genre : analyse
Thème(s) : multimédia, art contemporain,
Mot(s) Important(s) : art, nouvelles technologies, artiste, expérimentation, multimédia, institution, création,
Artiste(s) : Fred FOREST (rédacteur), Robert RAUSCHENBERG (créateur multimédia), Arthur DANTO (théoricien), Billy KLÜVER (créateur multimédia), ARS ELECTRONICA (festival), Edouardo KAC (créateur multimédia), Marcel Duchamp (théoricien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq

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