Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Anthologies, perspectives et recoupements (vol 1)




Notes de Guy-Marc Hinant (Sub Rosa) sur le volume 1 de l'anthologie du bruit et de la musique électronique


Guy-Marc Hinant, fondateur de la maison de disques bruxelloise Sub Rosa, a développé depuis une quinzaine d'années des lignes de fuite et agencements poético-sonores constituant un catalogue unique d'avant-gardes d'hier et d'aujourd'hui. Régulièrement, Sub Rosa revient vers ses fondations, forcément instables, en redessinant d'autres architectures transhistoriques. La série des Anthology of noise & electronic music nous offre des pièces inédites ou historiques des pionniers (Pierre Schaeffer, Edgar Varèse, Pauline Oliveros, Luc Ferrari,...) de ces champs électroniques innovants ainsi que des raretés de petits maîtres plus proches de nous (Autechre, SPK, Sonic Youth,...). En guise d'introduction à un formidable travail de relecture et d'exploration audio-rhyzomatique, nous publions les notes de Guy-Marc Hinant accompagnant les deux premiers volumes de ces anthologies a-chroniques.

Notes liminaires
Aujourd'hui, la majorité de la production est électronique. Dès lors, le terme de musique électronique a perdu son sens. Beaucoup de productions mainstream se trouvent être des calques de recettes existantes; parmi les choses innovantes, peu parviennent à franchir un certain palier, hors des tendances. Actuellement, de nombreuses recherches, par exemple, se font sur le grain de la sonorité -dans un oubli quasiment total de la structure. Cela pourrait, à moyen terme, poser des problèmes de renouvellement assez graves -autrement dit, nous pourrions nous retrouver dans une certaine indifférenciation- (du reste, l'attaque de la matière sonore elle-même n'est pas toujours aussi innovante qu'elle ne paraît à première écoute). Bref, il y a pas mal d'écueils entre le commerce, l'expérimentation pure et les tendances de l'époque. Cependant, des gens, à toutes les époques, parviennent à transcender les difficultés et les cul-de-sac paralysant pour proposer des choses que l'on n'attendait pas. Comme on s'en doute, cela ne constitue pas une majorité mais cette musique, qui parvient à émerger de la surproduction, ce peu de musique crée un flux multiforme en perpétuel devenir. C'est donc ce qui subsiste, par delà les chapelles et malgré le temps, que nous nous proposons d'explorer. L'impossibilité de tout capter rendra sûrement belle cette quête, impossible par définition. A l'heure où la musique se généralise en tout lieu et en tout temps, paradoxalement bien peu de gens donnent encore de leur précieux temps pour simplement être là, entier, à l'écoute (quelle que soit la forme de la musique). L'essence de ce projet est aussi de montrer combien la nouveauté aiguë est en interaction avec des expériences conçues il y a bien longtemps. En d'autres mots, cette recherche ne se contentera pas d'explorer ce qui se crée aujourd'hui mais aussi ce qui s'est conçu hier - ainsi on explorera le passé avec le même étonnement.

Le premier volume débute dans les années vingt avec les frères Russolo et passe en revue chaque décade -Varèse, Cage, Schaeffer, Xenakis, les grands défricheurs-, les premières traces d'une musique forcément révolutionnaire: la musique électronique, musique créée ex nihilo, à partir de rien, (et donc totalement à inventer). Quelques unes des pièces reproduites sont bien sûr des monuments mais d'autres, même anciennes, ont été diffusées le plus souvent de manière confidentielle, parfois même n'ont jamais été publiées. Pour ce qui est de la partie plus contemporaine, nous tachons, dans la mesure du possible, de publier des inédits.

Méthode d'exploration
Notre méthode n'est pas purement historique -ce à quoi je viens de faire allusion constitue un socle ou plateau (structure où se produisent suffisamment de connections pour qu'on en tire du sens). Dès lors, pourquoi considérer ces plateaux uniquement dans leur présent ou en devenir et non dans leur rapport au passé? Parce qu'on croit le plus souvent que l'Histoire est close. En traçant une ligne -non pas droite mais courbe- et en choisissant un aspect précis (par exemple, la notion de bruit en musique), on peut établir des liens entre des artistes plus ou moins reconnus (par exemple entre l'inventeur de la musique concrète Pierre Schaeffer et le futuriste italien Luigi Russolo, auteur de L'art des bruits en 1913, qui était considéré, à son époque, comme une aimable curiosité mais dont la démarche et l'héritage indirect nous semblent aujourd'hui avoir bien plus de pertinence que tel "vrai compositeur" qui aurait pu jouir à la même époque d'un prestige non contesté). Il faut donc, sans cesse, réévaluer l'Histoire car l'Histoire, comme la musique, ne peut être lue comme une notion figée.

Nous préférons considérer les choses comme des strates -c'est une erreur sans cesse répétée que de voir l'art en terme d'évolutions fixes. Il ne serait pas plus intéressant de boucler les tendances en un objet fermé, en une sorte de 'reader digest'. Ces musiques qui nous occupent, dont certaines n'ont jamais été diffusées, ni même entendues de leur temps, nous obligent à repenser les catégories, dont celles de la musique "sérieuse" issue de la tradition savante -le socle Bach-Mozart-Shoenberg auquel nous préférons les rhizomes tels le duo Duchamp-Cage ou les configurations Varèse-Xenakis-Ikeda-Boehmer, Hampson-Pousseur-Oval, voire Schumann-Feldman-Cage.

En considérant rétrospectivement l'histoire de la musique, on peut y déceler ce qui n'a pas été fait et tenter d'autres embranchements, d'autres lignes de lecture ou de compréhension qui ne se trouvent pas dans les anthologies écrites par et pour les musicologues.

Filiations et liens indirects
Travail délicat que d'écrire ces notices -pour certains ce qui est dit est un truisme, pour d'autres, c'est une découverte complète-, l'idée de cette anthologie étant à la fois d'explorer, d'établir des connections et d'aider les auditeurs à se retrouver dans cette inextricable nébuleuse. Ce que nous présentons ici provient d'extensions diverses. Selon nous, cet Ars Nova puise ses radicelles dans toutes sortes de fonds.

Si certains compositeurs issus du sérialisme, comme Stockhausen, Berio ou Pousseur, vont se lancer dans la musique électronique avec des travaux constituant comme une extension directe de ceux commencés sur instruments traditionnels, d'autres, comme Boehmer ou Oliveros, composeront directement sur des bases électroniques. Certains sont inventeurs de nouvelles méthodes, comme la musique concrète de Schaeffer, d'autres sont des outsiders, des créateurs révolutionnaires ou visionnaires comme Xenakis, Cage, sans oublier l'extension bruitiste issue de dada, les formes complexes de free jazz, John Coltrane, la scène d'improvisation acoustique et électronique, le rock alternatif, psychédélique, industriel, la vague allemande des année soixante-dix, les dernières générations de musiciens électroniques apparus au début ou au milieu des années quatre-vingt-dix, dj, ré-inventeurs de drones, plasticiens liés au son, créateurs de processus ou de logiciels.

Les catégories se dissipent et se reforment d'une manière inédite depuis que des gens comme Markus Popp/Oval -et cela, dès le milieu des années 90, ont parlé d'une mise en place d'un process de création (par l'interface de l'informatique) où la notion de traitement musical et/ou traitement d'image s'avère obsolète- sans objet. Ca devient autre chose.

Art nouveau des sonorités issues de l'électricité et de l'électronique, du bruit pur et de la révolte, mille enclenchements et mille entre-deux. C'est bien le moment de reprendre tout cela dans le désordre et d'explorer chaque recoin qui fait sens.

Ce foisonnement sera donc donné à entendre de façon a-chronologique selon une logique de présentation d'une architecture filmique à écouter. Une présentation du compositeur nous a paru nécessaire ainsi qu'une très brève analyse de la pièce.

A disposition, aussi, pour cette exploration, une ligne du temps plutôt rhizomatique -selon le principe dynamique qu'il vaut mieux tracer une ligne que faire le point.
Ici commencerait cette exploration.

CD 1
Luigi and Antonio Russolo, Corale, 1921, 1:57
Walter Ruttman, Wochende, 1930, 11:17
Pierre Schaeffer, Cinq Etudes de Bruits: Etude Violette, 1948, 3:18
Henri Pousseur, Scambi, 1957, 6:27
Gordon Mumma, The Dresden Interleaf 13 February 1945, 1965, 12:43
Angus Maclise, Tony Conrad and John Cale, Trance #2, 1965, 5:07
Philip Jeck, Otomo Yoshihide and Martin Tétreault, untitled #1, 2000, 6:06
Survival Research Laboratories, October 24, 1992 Graz, Austria, 1992, 6:11
Einsturzende Neubauten, Ragout: Küchen Rezpt von Einsturzende Neubauten, 1998, 4:08
Konrad Boehmer, Aspekt, 1966, 15:13

CD 2
Nam June Paik, Hommage à John Cage, 1958-59, 4:13
John Cage, Rozart Mix, 1965, 7:18
Sonic Youth, Audience, 1983, 6:00
Edgard Varèse, Poeme Electronique, 1957-58, 8:00
Iannis Xenakis, Concret PH, 1958, 4:40
Paul D. Miller aka dj Spooky That Subliminal Kid, FTP>Bundle/Conduit 23, 2001, 8:07
Pauline Oliveros, A little Noise in the System (Moog System), 1966, 30:16
Ryoji Ikeda, One Minute, 1997, 1:00

Notes non conclusives
Ces enchaînements de musiques, ces rapports mystérieux ou logiques, ces ruptures épistémologiques, ces révoltes, ces joies pures liées à la sonorité, ces notes encore et ces scrutations se poursuivront encore longtemps -c'est du moins ce que nous souhaitons. Ce travail sans fin se poursuit par un second volume.

Guy-Marc HINANT,
Publié le 2001-11-01

Source Texte : Guy-Marc Hinant

Genre : déclaration
Thème(s) : musique,
Mot(s) Important(s) : musique électronique, bruit, anthologie, histoire, musique,
Artiste(s) : SUB ROSA (label), Guy-Marc HINANT (rédacteur), Martin TÉTRAUD (musicien), Edgar VARÈSE (musicien), SONIC YOUTH (musicien), John CAGE (musicien), Antonio RUSSOLO (musicien), Walter RUTTMAN (musicien), Gordon MUMMA (musicien), Angus MACLISE (musicien), EINSTÜRZENDE NEU BAUTEN (groupe de musique), John CALE (musicien), Tony CONRAD (musicien), Nam June Paik (musicien), Xénakis (musicien), Luigi RUSSOLO (musicien), Otomo Yoshihide (musicien), Pierre Schaeffer (musicien), Philippe JECK (musicien), Henri POUSSEUR (musicien), Konrad BOEHMER (musicien), Pauline OLIVEROS (musicien),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq

A voir : http://www.subrosa.net Maison de disque Sub Rosa