Octopus, excellent supplément musical de la revue des arts vivants Mouvement, soutient la création musicale, en se jouant de toutes les frontières. A l'image d'une ligne éditoriale ouverte et exigeante à l'écoute des flux sonores innovants, la première édition du Festival Octopus propose cinq soirées de concerts à Paris (plus deux à Pau et à Bordeaux) qui allient les musiques de traverses aux aventures musiques électroniques en passant par les musiques du monde. Du prodige clinique allemand Alva Noto au jazz contemporain de Stephan Micus en passant par le jeune Libanais Zad Moutana ou Damo Suzuki, ancien chanteur de la légende krautrock Can, le Festival Octopus invite, du 5 au 13 décembre, à une introspection sonore décloisonnée.
Philippe Franck : Comment passer d'un « journal des musiques libres et inventives » à un festival ? Comment « donner corps » à l'esthétique représenté par la ligne éditoriale et les choix d'un magazine musical singulier comme Octopus ?
David Sanson : Naturellement, pour un journal et pour son équipe, pouvoir faire prendre une forme tangible à la « ligne éditoriale » qui est la sienne est un rêve. A fortiori lorsque c'est de musique qu'il est question : la musique, c'est l'une des choses dont il est le plus difficile, le plus délicat de parler, et il est incomparablement plus gratifiant et passionnant de la vivre que de l'analyser. Depuis la création de ce fanzine, l'équipe d'Octopus nourrissait le dessein de pouvoir, un jour, donner corps à ses passions, présenter à Paris les artistes qu'elle défend. Le rapprochement avec la revue « Mouvement », dont « Octopus » est désormais le supplément musical, nous a donné les moyens de cette ambition. La situation actuelle de la scène
musicale - dont le versant « industriel » connaît les difficultés que l'on sait sur un marché du disque arrivé à saturation - a achevé de nous convaincre qu'il était temps de passer à l'acte : aujourd'hui, plus que jamais depuis l'apparition du support enregistré sans doute, c'est sur scène que la musique a un rôle à jouer.
Concrètement, l'élaboration d'un programme qui parviendrait à rendre compte de la multiplicité des champs et des styles dont « Octopus » se fait l'écho, et qui ne constituerait pas simplement un festival « de plus », n'a pas été chose facile. Il aurait fallu organiser au moins 20 soirées de concerts pour y parvenir ! Et nous aurions aimé pouvoir intégrer à notre programmation des « genres » tels que la « musique savante », le hip hop, la chanson, la pop, le jazz... De même, nous avons dû également renoncer assez tôt à faire s'entrecroiser les genres au sein d'une même soirée : dans l'idéal, un tel mélange - sans guère de précédent - aurait été la façon la plus fidèle et la plus audacieuse de traduire l'esprit de « liberté » musicale qu' « Octopus » s'efforce de faire souffler dans ses colonnes ; mais étant donnée l'économie du projet, la chose était beaucoup trop risquée. Voilà en tout cas autant de prétextes, d'idées et d'envies pour renouveler l'expérience l'année prochaine !
Philippe Franck : Quelles sont les spécificités de cette première édition très diversifiée dans sa programmation ?
David Sanson : Encore une fois, cette diversité aurait pu être encore plus large. Quoi qu'il en soit, c'est une volonté de rencontre et d'aventure qui a guidé nos choix. Rencontres entre les styles musicaux et, espérons-le, entre les publics, au fil de cinq soirées de concerts à Paris (et deux en « province ») explorant chacune un « genre », envisagé au sens le plus large du terme : soit, successivement, la musique électronique minimale, l'improvisation électroacoustique, le « rock », les musiques « du monde », et pour finir une soirée électronique plus « dansante » et plus pop. Avec quelques temps forts et événements : je crois par exemple que nous nous féliciterons longtemps d'avoir été les premiers à faire jouer à Paris un musicien comme Stephan Micus, l'un des piliers du label ECM, ou encore Moron, réunion de deux des artificiers en chef de la nouvelle scène techno de la Côte Ouest, Safety Scissors et Sutekh. Le reste de la programmation reflète également cette volonté de faire voisiner « valeurs sûres » (et rares) et découvertes... Parallèlement, avec l'aide la galerie E.O.F., nous avons souhaité offrir une tribune à des structures -associations, labels, distributeurs - amies, dont l'esprit est en phase avec celui de notre revue : c'est le but des deux journées organisées dans cette galerie, durant le week-end des 6 et 7 décembre, durant lesquelles chacun pourra librement assister à une série de mini-concerts ou mixes. Il nous a paru essentiel que l'accès à ces différentes manifestations puisse rester le plus convivial possible : c'est la raison pour laquelle les prix des billets n'excèdent pas les 12 euros.
Philippe Franck : Cette année, le festival est très éclaté dans sa géographie : plusieurs lieux à Paris (Beaubourg, Instants Chavirés, le Nouveau Casino...) mais aussi à Bordeaux et à Pau. Comment est né ce réseau et quels en sont les traits d'union principaux ?
David Sanson : De la même manière que nous voulions faire s'entrecroiser les styles musicaux, nous avons souhaité dessiner une géographie, proposer une topographie aussi ouverte que possible. Investir ces différents lieux, qui vont du plus institutionnel (le Centre Pompidou) au plus alternatif (les Instants Chavirés), c'était montrer notre indifférence à l'esprit de chapelle, notre volonté de demeurer - ce qui n'est pas forcément chose facile dans le monde de la musique - aussi éloignés que possible du terrorisme de l'underground comme de la tyrannie de la « hype ». Nous tenons à souligner ici la bienveillance et le soutien que ces différentes structures nous ont témoignés : auprès de Beaubourg comme du Nouveau Casino ou de nos
amis des Instants, notre projet a rencontré dès le départ une attention et un enthousiasme plus qu'engageants. Sans l'aide de ces salles, rien n'aurait été possible, pas plus que sans le travail des partenaires qui ont participé à la réalisation du projet, à commencer par les association In Famous (créée par une partie de l'ancienne - fameuse - équipe artistique du Batofar) et Hic & Nunc.
Philippe Franck : Octopus est passé d'un format magazine indépendant à celui de supplément musical de la revue « indisciplinaire » des arts vivants Mouvement. Quelles sont les conséquences de cette mutation ?
David Sanson : « Octopus » a été créé par l'association Hyacinthe il y a une dizaine d'années. Pendant longtemps, il s'est agi d'un fanzine à la forme plutôt luxueuse, auquel son fondateur, Philippe Doussot (toujours membre du comité de rédaction et collaborateur régulier), a su insuffler une énergie et une ouverture qui ont pu conduire certains à qualifier « Octopus » de « The Wire français ». Une énergie et une ouverture que nous avons retrouvées chez « Mouvement », revue « indisciplinaire » sans guère d'équivalent en France.
Rejoindre « Mouvement », c'était pour « Octopus » le moyen d'accéder à une diffusion beaucoup plus massive, et d'en profiter pour se professionnaliser tout en développant également sa vocation interdisciplinaire ; et cela, sans abdiquer la moindre parcelle de son indépendance. Bon nombre des musiciens que nous défendons ont maille à partir avec les arts visuels, la danse et le théâtre : le rapprochement tombait sous le sens, et nous comptons imbriquer de plus en plus étroitement ces déterminants communs - la passion et l'analyse, l'engagement et la fraîcheur, l'indépendance et la rigueur.
Philippe Franck : Aujourd'hui, quelle place occupe exactement Octopus (et son premier festival) dans le panorama des outils et manifestations qui défendent les musiques d'aujourd'hui en France ?
Il est difficile de le dire. L'écho rencontré par « Octopus » et par son festival auprès du public comme des différents médias tend cependant à confirmer la pertinence de notre démarche, ce qui est plus que réjouissant. Apparemment, il s'agit d'autre chose que d'un festival ou d'un magazine musical « de plus ». Je me plais à penser qu' « Octopus » a pu imposer un ton différent, mariant l' « amateurisme éclairé » (et passionné) hérité du « fanzinat » et des ambitions trop peu partagées : parler de toutes les musiques « libres et inventives » d'aujourd'hui sans chercher à les faire rentrer dans des « cases » ou des rubriques, ne pas avoir peur de les aborder parfois sous l'angle théorique ou technique, essayer de se tenir à distance de la terrible dictature de l' « actualité » (notamment discographique)... Il est rassurant de penser qu'il reste possible de parler de musique autrement, et qu'un tel journal puisse parvenir à trouver sa place - aussi marginale soit-elle.
Philippe DOUSSOT,
Publié le 2003-12-05
Source Texte : transcultures