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Einstürzende Neubauten : 20 ans de déconstructions enflammées
Retour sur 20 ans d'histoire du groupe culte berlinois, inventeur de la musique industrielle
Berlin, premier avril 1980, dans les nuages de fumées du club Moon, Blixa Bargeld, FM Einheit et NU Unruh fraîchement sortis de leur bunker souterrain donnent leur premier concert sous le nom de Einstürzende Neubauten, la « destruction des immeubles neufs ». Blixa, frêle échalas au teint cadavérique et au crâne tiffe et tondu s'époumone à en engloutir son micro tandis que ses deux acolytes percutent vigoureusement des planches d'acier et ressorts rouillés. Dans la riche Allemagne de l'Ouest aux prises avec le syndrome Baader-Meinhof et le mur de la honte, ça fait désordre !
Mais nos post-punk atomiques n'en ont rien à cirer, ils viennent de sortir leur premier 45 tours auto-produit Für den Untergang (pour le déclin) et s'apprêtent à récidiver avec un premier album fracassant répondant au doux nom de Kollaps (effondrement). Au cas où une ambiguïté persisterait sur leurs intentions, ils précisent au dos de la couverture de leur second opus Zeichnungen des Patienten O.T. (dessins du patient O.T.) : « la destruction n'est pas négative, il faut détruire pour construire », une notion pour le moins anti-conformiste de la conservation du patrimoine mais surtout une formidable énergie qui électrocute l'auditeur au plus profond de son corps à coup de décharges bruitistes et de percussions métalliques. Sur sa lancée, le groupe s'étoffe de trois autres enragés pour accoucher de Halber Mensch, ce « demi homme » en quête de sa moitié perdue qui a surgi des décombres des « surhommes » écrasés par les bombes de la pacification totale. Avec Yü-Gung (Futter mein Ego, nourrir mon ego), Einstürzende Neubauten tient son premier hit underground qui réveille les idéaux/egos engourdis de la génération 80 et fait danser les « new wave » dans la poussière de leurs plaisirs. Blixa éructe l'amour subversif et se proclame « la dernière brute dans le firmament ». Entre temps, le «génial dilettante» a rejoint son ami Nick Cave pour lequel il assure les parties de guitare dans les « Bad Seeds » tandis qu'Alex Hacke, bassiste/guitariste d' Einstürzende Neubauten choisit « Crime and the City Solution », ces deux formations cousines seront bientôt immortalisées par Wim Wenders dans ses Ailes du désirs. Il faut ici souligner l'intelligence et la sagesse des membres du groupe berlinois qui se nourriront d'expériences annexe (pour la plupart publiées sur le sous-label intitulé non sans humour Ego) souvent intéressantes (citons, entre autres, Filmarbeiten qui regroupent les bandes-sons d'Alexander Hacke ou encore le projet Stein, sorte de cabaret post-industriel mené par FM Einheit) pour régénérer constamment l'imaginaire d'un vrai collectif soucieux de ne pas se répéter. Dans cette logique, le groupe ne pouvait plus éternellement improviser une transe post-apocalyptique prompte à faire éclater les planches à coups de marteaux piqueurs et de scies ponceuses sans tomber dans l'auto parodie. Alors peu à peu s'installa une étrange harmonie au milieu des fauves domptés.
En1989, Haus der Luge, cette maison des mensonges hantée par des voix off, des slide guitares sensuellement caressées et des sonneries d'ambulance amorce un premier virage vers une plus grande maîtrise musicale qui alterne électro body music (Feurio ! le groove d'une fusion nucléaire), commentaires théâtralisant et un rock sombre qui prend ce qu'il y a de meilleur chez Nick Cave. Bientôt, Blixa le performeur à l'insolence magnifique trouvera l'occasion de confronter son esthétique du chaos à la violence poétique d'Heiner Müller, l'auteur d'Hamlet Machine, pièce pour laquelle Blixa sera ou ne sera pas Hamlet sur une bande-son réalisée par le groupe.
Le temps de la maturité
En 92, cette évolution se confirme avec Tabula Rasa qui, comme son nom le laisse supposer, évacue les tics épileptiques du passé pour développer des architectures sonores de plus en plus raffinées avec des aires de repos, tels Blume berceuse florale chanté par l'amie tentatrice Anita Lane. Quatre ans plus tard, parallèlement à un renouvellement du line-up, Ende Neu consolide ce qui apparaît maintenant comme la deuxième grande période d'Einstürzende Neubauten, celle de la maturité qui se permet la douceur (les arrangements de cordes habillent les mélopées nocturnes) et la lenteur sans gommer pour autant les tensions dynamiques (NNNAAAMMM, mantra combustible et long crescendo de moteurs, de compresseurs et de chenilles célébrant le « nouvel âge de la musique de la machine ambiante »). Malheureusement le groupe se désintéresse des remixes qui font suite à leur neuvième album et qui ne sont guère à la hauteur des originaux, confirmant que Einstürzende Neubauten est avant tout un groupe de contact physique, fondamentalement plus proche de l'art brut et des grands romantiques que de l'ère digitale et de la techno.
Lors de la tournée européenne passant par Bruxelles suivant Ende Neu, les cinq Berlinois ont parfois déçu par une mise en place trop propre d'une machinerie un peu lourde qui s'inscrit globalement dans une cosmogonie rock heureusement encore contaminée par un vent de folie. La grâce et la réussite de leur opus millénariste, Silence is sexy (voir notre critique) nous permet d'espérer un grand cru ce vendredi 15 septembre dans une Ancienne Belgique dont le groupe est familier. Dans un entretien accordé en mars dernier à la revue française « Elegy », Blixa Bargeld commentait cette évolution dans une carrière exceptionnellement riche qui a su éviter tous les pièges de récupération : « nos premières années ont été particulièrement chaotiques, ce qui collait parfaitement avec le concept du groupe. Des performances improvisées, des concerts où tout pouvait arriver. (...) Après une telle explosion de chaos, il était logique que les choses commencent à se sédimenter. Le groupe a changé, continue à expérimenter. (...) Je crois aujourd'hui que tout le groupe se résume à cela : un amour inconsidéré pour les matériaux. ». Exactement 20 ans après la fondation de leurs « constructions » aux effondrements toujours aussi subversivement créatifs, les troublions d'Einstürzende Neubauten continuent de sculpter les sons de ce chaos urbain qu'ils ont su rendre si sexy.
Philippe FRANCK,
Source Texte : Le Matin,
Genre : biographie
Thème(s) : architecture, Allemagne, musique,
Mot(s) Important(s) : industriel, musique, Rock, Berlin, années 90, années 80, punk, art sonore, musique concrète, musique improvisée, alternatif, architecture,
Artiste(s) : Philippe FRANCK (rédacteur), EINSTÜRZENDE NEU BAUTEN (groupe de musique),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq
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