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Charlemagne Palestine , l'enfant terrible des maxi-minimalistes
Un retour sur l'oeuvre protéiforme d'un grand maître du minimalisme américain
Charlemagne Palestine, un nom improbable qui sonne comme déjà entendu mais où exactement ? Si il titille l'histoire de l'art contemporain depuis la fin des années 60, peu sont capables de cerner les aventures cet étrange personnage surgi d'un conte oriental. Compositeur, carillonneur, plasticien, vidéaste, performer,...cet éternel enfant terrible qui a traversé les avant-gardes sans jamais totalement y adhérer, n'arrête pas de nous surprendre et de nous émouvoir en continuant librement un itinéraire aussi aventureux qu'obstiné. Entre son New York natal et Bruxelles, sa ville de cœur, il est notre indomptable Ganesh capable avec sa horde de Teddy Bears de mettre à sac l'empire de la consommation artistique et de nous faire partager quelques précieux instants d'illumination.
Quand Charlemagne Palestine me reçoit dans une belle maison bruxelloise non loin des étangs d'Ixelles où il travaille régulièrement depuis trois ans, il s'empresse de me montrer, avec les yeux pétillants d'un éternel enfant malicieux, d'improbables chaussures jaunes digne d'un meneur de cirque qu'il a ramené de sa dernière expédition en France où il prépare une carte blanche originale au Musée Nicéphore Niepce de Chalon-sur-Saône où François Cheval lui a proposé d'exposer sa propre sélection de la collection photographique du Musée qu'il dirige. « C'est pour ma prochaine performance surprise ! » me lance-t-il dans un énorme éclat de rire contagieux. Un zoo hybride de peluches a envahi ces deux pianos Bösendorfer qui sont au centre du salon illuminé par une boule disco. Au mur, une tête de cerf empaillée surveille ceux qui dérogeraient à ce désordre orchestré par les maîtres des lieux. Charlemagne me montre la pochette de son nouvel opus Music for Big Ears, son premier enregistrement pour «quatre poings et quatre jambes » de carillons réalisé à Berlin. « Nous avons eu une chance divine car il n'y avait pas un chat dans le parc d'ordinaire très fréquenté où se trouve le carillon Diamler-Benz et le vent s'est mis à souffler à la seconde même où nous nous sommes arrêtés ». Remerciant les esprits pour cette protection de bonne augure, Charlemagne n'en regrette pas moins l'impossibilité de tout enregistrement à rendre audible l'ampleur du son se déployant dans l'espace. Cette relation au cosmos mais aussi au sacré est la moelle épinière d'une œuvre opiniâtre, libertaire et authentique.
Né en 1945 de parents d'origine juive et russe dans un quartier ouvrier de l'East New York peuplé de Haïtiens et de francophones d'Outre-Mer, Charlemagne Cohen Palestine a chanté, entre 7 et 13 ans, à la synagogue pour le Shabbat et les mariages. « Très tôt, j'ai été habitué à chanter professionnellement dans un contexte sacré et dans l'acoustique résonante qu'offre un lieu de spiritualité. Les pratiques très orthodoxes de ma communauté interdisaient tout instrument de musique. Quand tu parlais à Dieu, tu le faisais seulement avec la voix. ». Il chante aux côtés du « chazin » (désigne, en hébreu, le récitant de la liturgie) dans un chœur de dix personnes où les femmes ne sont pas admises (aussi aujourd'hui, il refuse de jouer avec des ensembles exclusivement masculins). « C'était comme un oratorio qui pouvait durer trois heures avec le Shabbat, voire sept heures pour le Grand Pardon . La forme et la longueur de mes pièces sont issues de cette expérience traditionnelle et certainement pas, comme certains critiques l'ont dit à tort, de La Monte Young. »
Tony, Terry, Andy et les autres
En 1963, Alwin Nikolai, élégant chorégraphe et compositeur plein de grâce propose à Charlemagne de bidouiller dans son atelier, « une sorte de garage plein de ressorts où tout faisait du bruit ». C'est là que l'adolescent qui ne possédait qu'un enregistreur de fortune, a pu mettre en œuvre ses premières idées de construction musicale. Etudiant à la New School for Social Research, il vit sa première expérience de musique électronique grâce au compositeur-violoniste Malcom Goldstein qui organisait des soirées de musique électro-acoustique. Mais c'est grâce à Tony Conrad qui tournait Coming Attractions, un film avec, entre autres, Terry Riley, La Monte Young et John Cale que le jeune Charlemagne rencontre, au milieu des années 60, ceux qui sont considérés aujourd'hui, avec Philip Glass et Steve Reich, comme les pères du minimalisme nord-américain. Le créateur du « Dream Syndicate » l'avait écouté joué des cloches dans une église protestante située à côté du Musée d'Art Moderne de New York, où il officiait comme carillonneur et au pied de laquelle une sorte de clochard appelé « Moondog », compositeur plus tard reconnu et aujourd'hui disparu, aimait traîner. Dans le studio de Tony Conrad (à qui l'on doit l'exhumation d'enregistrements historiques de Jack Smith, John – pré Velvet- Cale et d'Angus MacLise, le premier percussionniste poète du Velvet Underground) situé au-dessus d'un sex shop sur Times Square, Charlemagne fraie avec l'avant-garde new-yorkaise sans jamais véritablement collaborer avec ses représentants. « Je travaillais dans mon coin avec les particularités de mes racines. Quand j'ai rencontré ces musiciens, les familiers de la Factory, des membres associés au mouvement Fluxus (tels le Japonais Ayo, Jean Dupuis avec lequel nous avons fait ensemble des performances ouvertes et aussi Georges Macunias), j'ai découvert que d'autres artistes travaillaient dans un sens proche du mien mais, à cette époque, il n'y avait ni public ni possibilité de diffusion pour ce type de création expérimentale. La plupart de mes collègues musiciens n'étaient pas généreux et tentaient davantage d'asseoir leur pouvoir que de partager avec leurs voisins. Ayant depuis toujours refusé toute forme d'esclavage, je suis devenu depuis un « maverick » incontrôlable ».
Le son doré du « spaced out » boy
L'étiquette « minimaliste » collée fréquemment sur la musique de Charlemagne Palestine certes répétitive ne répond que très partiellement au mystère d'une œuvre interculturelle profondément ancrée dans le rituel et le spirituel et non dans les systèmes. Une œuvre qui définit son propre temps et qui s'est respectueusement nourrie des traditions juives (séfarade, ashkénaze, galiciennes) mais aussi tibétaine, balinaise et indienne. Ainsi quand à 20 ans, Charlemagne rend visite au grand chanteur soufi indien Pandit Pran Nath, celui-ci lui propose, après s'être lancé dans un duo improvisé, de devenir son élève. Mais alors que Terry Riley et La Monte Young allaient suivre le maître quelques mois plus tard, notre incorrigible nomade refuse. Le double CD Karenina dédié à son labrador disparu et enregistré en 1997 à Paris, à la galerie Donguy, témoigne de cet attrait pour l'Inde éternelle sous forme d'une longue incantation scandée, chantée, pleurée sur fond d'harmonium par une voix « falsetto » qui a la justesse de son émotion vibrante. Dans le registre électronique, Jamaica Heinekens in Brooklyn croise savamment un « drone » avec un enregistrement réalisé par Charlemagne lors de la « Jamaica Day Parade » qui réunit chaque année deux millions de participants jamaïcains, cubains, haïtiens, dominicains,...et autres immigrés des îles qui dansent, chantent et boivent toute la journée dans les rues de Brooklyn. On retrouve là l'oreille attentive de l'anthropologue amoureux de ces cultures ancestrales qu'il a découvertes notamment grâce à la légendaire collection de musiques du monde Folkways mais aussi dans les pages d'une anthologie du poète méconnu Jerome Nothenberg Technicians of the Sacred publiée en 1968, et dans laquelle ce professeur atypique répertorie une foule de de textes poétiques, de Gilgamesh aux Indiens d'Amérique. Avec l'étude d'Herman Helmhotz On the Sensations of Tone publiée en 1885 ( !) qui explique scientifiquement toutes les variations de ton, nous avons là les deux livres de chevet de notre « bad boy » électro-ethno qui synthétisent deux fondamentaux de sa quête musicale.
En 1970, Charlemagne part à Los Angeles, après avoir rencontré dans un studio de musique électronique new-yorkais le légendaire pionnier Morton Subotnick, qui vient d'être nommé aux côtés d'Alan Kaprow co-directeur de la California School for the Arts construite par la famille Disney, qui comportait un département intermédia. « La Californie a eu une grande influence pour moi. Los Angeles était la ville la plus orientale du Pacifique ; le rythme de vie était plus proche de la nature et l'esprit californien d'alors était plus calme qu'à New York. Au début des années 70, ma musique devient moins rythmique, plus sereine, plus « spaced out » par rapport à ma première période new-yorkaise ». Intéressé par la sonorité pure dans la musique électronique, le compositeur cherche alors le « golden sound », ce son spectral aux mille couleurs qui donne des toiles musicales vibrantes comparables aux monochromes de Rothko.
A partir de 1973, Charlemagne développe sa technique du « strumming » en jouant de la pédale de sustain de son Bösendorfer impérial (qui a neuf tons plus bas que les autres pianos), en gardant un rythme intense et en ajoutant graduellement des notes qui se mélangent dans un tourbillon musical pour produire une myriade d'harmoniques et de « clusters ». Le son, de plus en plus enveloppant et palpable, devient une véritable expérience physique tant pour l'exécutant que pour l'auditeur. Que ce soit avec cette technique spectaculaire ou en distillant ces drones électroniques, Charlemagne met au monde des organismes sonores à la fois beaux et monstrueux, comme une espèce pré-historique (et donc pré-académique) qui tenterait de nous transmettre les secrets de la perception de l'inaudible et de l'invisible. Chaque pièce est une initiation pour accéder à un ailleurs libérateur, un appel à la transcendance, qui procure à qui sait s'y abandonner une sorte d'extase où les dimensions charnel et spirituel se conjuguent.
Aujourd'hui, synthés, CDs, orgue, piano, voix, platines (lors de l'événement Sounds & visions of imaginary visions, il s'était amusé à détourner les pratiques du DJing en utilisant uniquement la vitesse de rotation des platines pour produire, là encore, une sorte de transe lente) ou tout autre objet capable de produire un son est susceptible une fois que notre chaman s'en est emparé, de produire un effet bouleversant. Lors d'une soirée d' hommage à la danseuse/chorégraphe américaine Simone Forti organisé à Bruxelles, Charlemagne s'était livré, dans la cour de la Maison du Spectacle La Bellone, avec son amie de longue date à une ronde dansée, en produisant des sons avec son verre de cognac et un chant tantôt brut, tantôt doux, comme issu du ventre de la terre. Autrefois, Simone se mettait en condition en fumant de la marijuana et Charlemagne en buvant son cognac favori avant de faire partager leur Illumination au public pendant un temps indéterminé. Trente ans après, comme lors de leurs mémorables performances à la Fondation Cartier en mars dernier, elle est capable de danser dans l'intemporel sans stimulant et lui de la rejoindre dans leur petite cérémonie harmonieuse et amicale.
Underground nounours
Si les jeunes générations redécouvrent une œuvre aussi singulière que pionnière grâce notamment à une discographie abondante depuis les années 90 mais aussi en découvrant ce drôle de bonhomme et son éternel foulard de couleur autour du cou se produire aux côtés de Pan Sonic, Scanner ou encore Thomas Köner, il ne faudrait pas limiter l'importance de son travail à la seule dimension musicale. En effet, depuis une trentaine d'années, Charlemagne Palestine sévit également dans le milieu des arts plastiques avec ses installations, ses vidéos (une quinzaine à ce jour) et ses performances. Etrange contraste entre ces peluches qui nous dévisagent, nous raillent, nous amusent, nous menacent (tels ses « parapeluches » descendant sous les « drones » et les projecteurs du plafond d'une salle métamorphosée du site de Tour & Taxis lors de l'exposition Ici et maintenant, une installation à classer dans le top 10 de la centaine d'artistes perdus dans ce grand catalogue non raisonné) et nous confrontent à notre face cachée, et la transcendance à laquelle appelle ses actions musicales. Là encore, il faut remonter à l'enfance et à ses prolongements pour comprendre : « Quand j'étais petit, je m'amusais à jouer au ventriloque pour mes parents avec des nounours mais mon obsession pour les peluches dépassait celles des autres enfants ». Charlemagne parle affectueusement de ses inséparables fétiches qui le suivent dans ses valises comme son « groupe de copains ». « A la fin des années 60, une amie m'a donné un Teddy Bear fait à la main trouvé au marché aux puces de San Francisco, qui a changé ma vie. Il s'est mis par parler, à critiquer, à insulter les gens, à dire plein de bêtises et à faire tout ce qu'on ne pouvait pas faire, une sorte d'explosion permanente de pensées ». Aujourd'hui « King Teddy » n'est plus en état de se déplacer avec son compagnon humain mais d'autres petits ou grands chiens, éléphants, grenouilles, oursons, hippopotames...ont proliféré et envahi les galeries et les grands musées en donnant à leur exposition des titres impossibles, comme pour railler le monde de l'art qui ne sait pas très bien comment réagir à cette invasion. « Avant je ne faisais pas commerce de mon « temple ambulant » mais au contact avec ce drôle de monde de l'art plastique contemporain, King Teddy m'a dit : montons un groupe avec d'autres copains et on aura du succès ! ». Il n'a jamais été financier, ajoute Charlemagne en souriant. Une des raisons de cette mise à distance que l'artiste a subi à certaines périodes de sa carrière, pourrait être, outre une résistance à toute forme de récupération, ce parfum de subversion qui imprègne tout ce que touche la baguette de notre magicien d'Oz. « D'une certaine manière, on peut dire que mes œuvres sont subversives car elles sont rarement faciles à digérer mais je ne suis pas un adepte du coup de poing frontal. Au début, mon travail était mal reçu et j'étais naïf mais avec ces néo-courants post-pop et autres, on a commencé à donner une valeur incroyable à ce qui punit la société. Aujourd'hui, je peux dire que je n'existe quasiment plus pour le monde de l'art américain car je subis une sorte d'interdiction tacite des marchands qui vendent les œuvres de mes successeurs tels Jef Koons ou Mike Kelley. Exister, sans subvention, dans un « underground » où il y a 100 000 artistes comme aux Etats-Unis est devenu impossible. Et puis dans ce pays qui se croit si supérieur aux autres, passé un certain âge, on ne peut plus être underground ». C'est donc sans hésitation que Charlemagne se déclare aujourd'hui bien là où il travaille, au cœur de cette Europe cosmopolite, qu'à la différence de nombreux de ses compatriotes, il a toujours eu au fond de lui. Ces dernières années, sa terre d'adoption le lui rend bien car il multiplie les expositions, interventions, performances, enregistrements et concerts avec une énergie débordante, comme protégé par son panthéon foldingue de King Teddy et de Ganesh qui l'a définitivement élu « Empereur des empêcheurs de tourner en rond ».
Sélection discographique récente :
Alloy (enregistré en 1967, Alga Marghen)
Continuous Sound Forms (enregistré en 72 , Alga Marghen)
Four Manifestations on Six Elements (enregistré en 1974, Barooni)
Strumming Music (enregistré en 1975, Robi Droli)
Godbear (enregistré en 1987, Barooni, )
Jamaïca Heinekens in Brooklyn (enregistré en 1998, Barooni)
Schlingen-Blängen (enregistré en 1999, New World)
Mort aux Vaches live avec Pan Sonic (enregistré en 2000, Staalplaat)
Karenina (enregistré en 1997, Durtro/World Serpent)
Music for Big Ears (enregistré en 2000, Staalplaat)
Philippe FRANCK,
Publié le 2003-08-23
Source Texte : www.transcultures.net
Genre : biographie
Thème(s) : Bruxelles, musique, art plastique, art contemporain,
Mot(s) Important(s) : minimalisme, art plastique, art sonore, art visuel, pluridisciplinarité, composition, contemporain, années 70, Bruxelles,
Artiste(s) : Philippe FRANCK (rédacteur), Charlemagne Palestine (plasticien), Steve REICH (musicien), Philippe GLASS (compositeur), John CALE (compositeur), La Monte YOUNG (compositeur), Terry RILEY (compositeur), Tony CONRAD (musicien), Jef KOONS (plasticien), Thomas KOENER (musicien), Mike Kelley (plasticien), Simone FORTI (chorégraphe), Robin RIMBAUD (musicien), Alwin NIKOLAI (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq
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