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L'exposition ouverte
Laurent Busine
Laurent Busine, personnalité-phare de la contemporanéité en Belgique, nous éclaire sur son métier et son regard critique
Sans cesse, obstinément, les hommes recommencent à écrire les signes de leur vie et de leurs misères dans des empilements de matériaux jusqu'au jour où, engloutis à nouveau, ils s'écrient : " Eli, Eli... ".
Babel, Babel, orgueilleuse et misérable, semblable à un grain de sable sur la surface du désert, souviens-toi que tu es destinée à être balayée par le vent!
Laurent Busine, extrait du texte pour les Trois Villes de Balthasar Burkhard exposées par Harald Szeeman - Biennale de Venise, 1999.
Commissaire d'exposition internationalement reconnu, Laurent Busine, a derrière lui un impressionnant itinéraire balisé d'expositions monographiques, collectives et thématiques qui révèle une ouverture critique sur l'art contemporain (de l'arte povera de Penone à la transavant-garde de Gérard Garouste en passant par les clichés lascifs des amants modernes de Bettina Rheims) et le désir de creuser la modernité d'artistes fondateurs tels qu'Egon Schiele, J.M.W. Turner ou encore Rodin. Travailleur de l'ombre passionné de ces poésies plastiques qu'il traque pour mieux nous les révéler, directeur des expositions du Palais des Beaux-Arts de Charleroi, il s'est également impliqué dans la création d'un Musée des Arts Contemporains de la Communauté française installé au Grand-Hornu (Mons, Belgique). Une personnalité-phare de la contemporanéité de notre région et du royaume, qui nous éclaire ici, en toute simplicité, sur son métier et son regard critique.
Laurent Busine, comment en êtes-vous venu à être directeur des expositions au Palais des Beaux- Arts ? Quels ont été vos premiers choix ?
Laurent Busine : En 1978, après ma licence en Histoire de l'Art et Archéologie à l'ULB et mon agrégation, j'ai d'abord été assistant de mon prédécesseur M. Robert Rousseau pendant quatre ans jusqu'à son décès à la fin 82. J'ai eu la chance de travailler avec Robert, un vieux routier des expos, qui m'a initié au mouvement et à une tradition bien établie. Quand j'ai repris la direction des expositions en 83, j'ai naturellement pris des options différentes en choisissant d'organiser moins d'expositions sur une saison mais de leur donner plus de temps qu'auparavant puis de me tourner vers l'art contemporain et vers l'étranger. J'ai commencé avec l'art vidéo puis Paolini et des jeunes artistes, des expositions prestigieuses comme celles de Turner ou de Rodin, qui permettent de revisiter l'histoire de l'art et la modernité de ces artistes. Nous pouvons exposer tant des artistes internationalement confirmés comme le photographe suisse Balthasar Burkhard que des artistes plus jeunes mais qui font preuve d'une grande maturité tel Michel François qui représentait la Belgique avec Ann Véronica Janssens lors d'une édition de la Biennale de Venise.
Les salles du Palais sont très grandes, cela nous force à être très prudent dans le choix des artistes et des œuvres.
Quel est votre rapport à ce que Marcel Duchamp appelait le "regardeur "?
L.B. : Dans un premier temps, les gens ignoraient que le Palais des Beaux-Arts pouvait montrer des formes d'art contemporain. Au début, cela n'a donc pas été facile mais, peu à peu, notre renommée s'est établie et a dépassé Charleroi pour toucher toute la Belgique, voire nos voisins européens. Guy Rassel, directeur du Palais des Beaux-Arts, m'a apporté son soutien et le conseil d'administration a suivi les décisions. Le Palais des Beaux -Arts a commencé à occuper une position qui n'était pas prise ailleurs en Wallonie, nous l'avons affinée et nul doute qu'elle sera revue dans les prochaines années car quand on met au point une formule qui s'inscrit dans un mouvement actuel, il faut déjà penser à la remplacer. Nous avons aussi mené un travail de sensibilisation dans les écoles. Nos visites guidées ont de plus en plus de succès ainsi que les travaux organisés en atelier tant pour les adultes que les plus petits. On remarque que la réponse des enseignants se fait de plus en plus régulière. Cela est heureux car nos animateurs peuvent peaufiner une connaissance préalablement acquise par les visiteurs. Il me paraît donc extrêmement utile de travailler sur le long terme.
Vous êtes directement impliqué dans le développement du projet de réalisation du Musée des Arts Contemporains de la Communauté française au Grand Hornu, une entreprise qui nourrit bien des fantasmes...
Il faut tout d'abord préciser que je suis directeur des expositions du Palais des Beaux-Arts de Charleroi et non du Grand Hornu où j'ai actuellement un rôle de consultant. C'est vrai que ça fait huit ans que je porte ce projet. On peut d'abord se poser la question : pourquoi faut-il un musée d'art contemporain au Grand Hornu ? Pourquoi n'en existe-t-il pas en Communauté française alors qu'il y a d'autres musées de toute sorte ? Nous l'avons imaginé dans un des plus beaux sites d'archéologie industrielle européens. Aujourd'hui, ce projet ambitieux est en train de se réaliser, le bâtiment se construit et bientôt, nous aurons enfin un musée des arts contemporains (j'insiste sur le pluriel) qui sera aussi un lieu-trace. Une exposition est par nature éphémère et bien souvent un fois qu'elle se clôture, aucune trace importante ne reste de tout ce travail. Jusqu'ici, il n'existe pas chez nous de lieu de conservation des événements où l'on peut avoir accès à ces traces et références. Ce projet qui s'ouvrira à l'interdisciplinaire met, comme nous le faisons à Charleroi, l'accent sur une démarche pédagogique et didactique.
Dans un très beau recueil d'essais et d'entretiens intitulé Ecrire les expositions, Harald Szeemann, commissaire d'exposition suisse visionnaire, écrit que, pour lui, exposer, c'est comme "penser et se comporter de manière pré-logique, concrètement, avec des symboles, des condensations, des déplacements" et plus loin, il ajoute : "les objets sont ressentis comme animés, ayant une âme". Partagez-vous cette vision ?
L.B. : Tout à fait. J'ai un grand respect pour la personne et le travail d'Harald Szeemann qui a véritablement repensé la relation œuvre-lieu d'exposition-public et à qui l'on doit de grandes expositions qui ont changé le cours de l'histoire de l'art de ces dernières décennies (entre autres, Quand les attitudes deviennent formes, Les mythologies individuelles, Le Musée des obsessions pour la Documenta 5 de Kassel, des titres évocateurs). En effet, on ne manipule pas les objets, même dans une exposition de type archéologique. Ils ont un sens plus conséquent. J'ai eu l'occasion de travailler à des expositions sur les instruments scientifiques pour Europalia Portugal, les chaises du designer français Philippe Starck ou encore sur les masques mexicains pour Europalia Mexique, et, ce qui est troublant, c'est que ces ustensiles, instruments, mobiliers ou parures sont aussi des objets d'art porteurs d'une réflexion sur le monde.
Quel serait le fil rouge de votre sensibilité multiple de commissaire d'exposition ?
L.B. : Je privilégie le côté poétique et émotionnel. Je montre les œuvres et non l'organisateur de l'exposition. Pour l'expo Rodin, mon propos était de montrer l'homme proche et non le monstre sacré ; c'est peut-être pour ça que cela prend trois ans et demi de travail pour savoir précisément quelles pièces seront exposées ou pas. Si c'est pour refaire un petit musée Rodin, autant aller visiter celui de Paris ! Quelle est la modernité de Rodin ou de Turner 150 ans après leur passage sur terre ? En quoi nous concernent-ils, nous, hommes du deuxième millénaire ? C'est ce sur quoi je m'interroge d'emblée. Cette approche demande de bien comprendre ce que l'on manipule et de se mettre en doute en permanence. Que les artistes soient nés ici ou ailleurs m'importe peu. Il n'y a pas un art du 20ème siècle mais une incroyable variété de tendances : futurisme, surréalisme, abstraction... La richesse de l'art d'aujourd'hui, c'est sa diversité. Pensons aux nouvelles technologies et au multimédia qui permettent une multiplicité d'actions et apportent un support à la connaissance beaucoup plus vaste que tout ce que l'on a pu connaître jusqu'ici. Dans cette situation actuelle en pleine mutation, l'exposition ne peut que s'ouvrir à d'autres formes d'expression.
Publié le 1999-12-01
Source Texte : Culture Passe n.23, p.17
Genre : entretien
Thème(s) : art contemporain,
Mot(s) Important(s) : contemporain, exposition,
Artiste(s) : Laurent BUSINE (commissaire), Balthazar BURKHARD (photographe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq
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