Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!

Zones de transit intérieur


Inward Whispers. Chantal Maes



Dans Inward Whispers, Chantal Maes concentre son atteniton sur les hôtesses et les stewards d'un aéroport, héros fatigués d'un quotidien anonyme


Chantal Maes explore, à travers une série de portraits, cet espace public par excellence qu'est l'aéroport. L'aéroport, lieu de passage, lieu d'évanescence et de naissance à soi-même, de départ - mais pour les autres - et d'aboutissement, est à la fois un lieu plein - par la foule et le brouhaha permanent qui y résonne - et vide, dans son mouvement d'aspiration des gens qui n'ont pas le temps de s'inscrire dans son paysage.
Dans Inward whispers, Chantal Maes concentre son attention sur les hôtesses et les stewards, héros fatigués d'un quotidien anonyme et qui deviennent le réceptacle privilégié de son observation sensible.

Ainsi, ses photos sont l'occasion d'une rencontre émouvante entre le paraître et l'être et capturent avec justesse le moment de fissure entre la protection de l'uniforme social rassurant et la nudité du dedans, fragile et introspective.
Le personnel au sol dans les aéroports est souvent soumis à la pression intense que leur imposent les passagers. Lorsque ce trop-plein déborde, il y a comme un flottement, une absence au monde : c'est un moment de relâche des traits du visage, de "blanc", pendant lequel s'opère un retour vers l'être profond, une plongée de quelques instants dans les abîmes du moi, l'ébauche d'un dialogue intérieur.
Tous ces instants d'entre-deux, qui suivent ou précèdent peut-être une parole, Chantal Maes les a magnifiés et en a fait les dépositaires d'un mystère insondable. Tout au plus, sur ces visages qui sont entrebâillés sur les secrets d'un monde d'émotions souterraines, lit-on une tristesse passagère ou perçoit-on un regard fugitif, qui tait une histoire, qui couvre le bourdonnement d'un dialogue intérieur, dont on entrevoit, sous le masque mélancolique, toute l'intensité douloureuse et résignée.
Ces grands formats (108x161 cm), épurés de tout détail superflu, sont comme une chute dans les intervalles silencieux d'un temps arrêté, infiniment petit. Ils imposent, par la taille des visages, plus grande que nature, un rapport physique prégnant, une présence à laquelle on ne peut échapper, et dans le même temps une paradoxale absence au monde. De ce hiatus qui charrie le trouble d'une étrangeté inexplicable, Chantal Maes esquisse qu'il s'agit "d'un travail très silencieux, avec des gens qui font beaucoup de bruit, qui sautent à la figure, des visages qui nous happent. Le spectateur est dans son silence, et les hôtesses font du bruit." et que, peut-être, cette absence, cette perte est comparable au sentiment que l'on a face à la mort : "Il y a quelque chose d'incompréhensible à ça, quelque chose d'impénétrable à la vue d'un corps sans vie. Il y a la marque de l'enveloppe, mais l'essentiel est ailleurs, il n'est pas saisissable. L'apparence y est mais il y a le vide, la solitude, l'incompréhensible. La photo nous montre des instants déjà morts, qui ne reviendront plus."
Au sein même de cette perte existentielle, la photographe nous ménage des espaces de vide que le spectateur peut remplir par ses propres images, par l'écho de son murmure intérieur.
Ainsi, si l'on se heurte au mystère impénétrable et fascinant de ces images qui ne révèlent (et en ce sens, on peut presque parler d'épiphanie au sens où Levinas l'entendait) rien de plus que ce qu'elles ne montrent, on peut en se mettant à l'écoute de notre propre dialogue intime mieux percevoir le chuchotement intérieur qui vibre derrière ces visages, et qui, lui, est souffle de vie.

Vincent DELVAUX,
Publié le 2001-10-25

Source Texte : Culture Passe n.31, p.12

Genre : analyse
Thème(s) : photographie,
Mot(s) Important(s) : photographie, portrait,
Artiste(s) : Vincent DELVAUX (rédacteur), Chantal MAES (photographe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq

A voir :