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La danse d'aujourd'hui sera-t-elle aussi celle de demain ?
Un regard introspectif sur la danse d'aujourd'hui et de demain en Communauté française de Belgique
L'Art est toujours une invention du lendemain, une construction d'un langage à venir, un assemblage de formes encore inconnues pour une syntaxe non balisée. L'art chorégraphique, qui s'exprime dans les intervalles de silence des mots et qui en prolonge la résonance par le mouvement, n'échappe pas à cette règle. Tisser des correspondances entre des œuvres qui, a priori, semblent distinctes les unes des autres est toujours un exercice périlleux. Pourtant en Communauté française de Belgique, force est de constater qu'une certaine cohésion existe dans la multiplicité des formes et des travaux individuels. Le questionnement du corps par rapport aux nouvelles technologies, une interdisciplinarité "indisciplinée" et les métissages culturels sont, sans vouloir sembler réducteur ou prétendre à l'exhaustivité, les tendances qui ont prévalu ces dernières années et qui continuent à interroger nos artistes aujourd'hui, voire demain ?
Il est assez incontestable que la création contemporaine s'intéresse de plus en plus ouvertement à ce que l'on appelle encore - mais pour combien de temps ? - les "nouvelles technologies". Ainsi cette confrontation de la danse à l'image, au son, à une perception démultipliée par la technologie, pousse nombre de nos créateurs à une profonde remise en question et à une réflexion de fond sur le statut de la représentation scénique à l'aune du "tout au numérique".
Ainsi Frédéric Flamand, qui s'est intéressé à la question de longue date, continue à interroger au fil de ses spectacles avec la Compagnie Charleroi/Danses le corps post-moderne, avatar informationnel, normatif et mécanisé. Ses créations proposent une vision très personnelle, nourrie par la pensée philosophique de Virillo ou Deleuze et par la réflexion architectonique de Zaha Hadid, Diller et Scofidio ou encore Jean Nouvel, de notre société technologisée. Body/Work/Leisure est l'archétype de la représentation du conditionnement du corps dans la société du travail et du loisir, vu à travers le prisme déformant et pervers des nouveaux médias. Ce conditionnement étant souvent mis à mal chez Frédéric Flamand par la tentative libératoire du corps rebelle, romantique et rétif à la normativité.
Michèle Noiret, forte du retentissant succès de In Between, se profile comme une des figures majeures de notre paysage chorégraphique. Depuis plusieurs créations, sa recherche du mouvement se combine à une investigation sonore et musicale. Ainsi après avoir travaillé longuement sur les compositions de son mentor de toujours, Karlheinz Stockhausen (notamment sur le très beau Solo Stockhausen ou encore avec le Tierkreis dans Twelve Seasons), elle s'est allié la collaboration de Todor Todoroff, compositeur, ingénieur et "spatialisateur" sonore, qui mène une recherche approfondie sur l'interactivité du son et du mouvement. Au croisement d'une pluralité de langages, image, danse et son, de leurs contaminations et débordements respectifs, se construit une danse qui reste toujours sensible, délicatement humaine et qui charrie une poétique de l'ordre du minéral, du flux, de la concrétion.
Le chorégraphe américain Bud Blumenthal, avec sa trilogie, Rivermen, Les Entrailles de Narcisse et Red Cliff, a quant à lui bâti une déclinaison organique et introspective du corps numérique. La particularité de cette œuvre en trois volets est de faire intervenir l'image vidéo comme partenaire à part entière de la danse. L'image se transforme au gré des courants d'un fleuve imaginaire dans lequel évolue la danse, pour enfin redevenir lumière, surface en mouvement, enveloppante, agissant sur le corps même des danseurs, le transformant, l'intégrant à sa structure, sans jamais perdre sa force d'évocation poétique.
Des créations par nature interdisciplinaires et indisciplinées forment un point nodal de notre paysage artistique. Ces croisements ouverts aux possibles des démarches artistiques extrêmement personnelles de nombre de nos chorégraphes permettent d'envisager notre potentiel de création dans toute l'étendue de sa richesse.
Ainsi, le tandem bicéphale Mossoux-Bonté réussit depuis des années le pari de nous surprendre grâce à leur univers baroque, surréaliste et fantasmé. Evoquant tantôt Delvaux et Spilliaert (Twin Houses, Jonction Nord-Midi ou le récent Hurricane) tantôt le maniérisme ou la renaissance italienne (Les Dernières Hallucinations de Lucas Cranach l'ancien et Simonetta Vespucci). Un univers incongru et piquant où se croisent pêle-mêle Princes de l'Eglise, Diane chasseresse, Adam et Eve délurés, voyageurs en transit, sybarites, fantômes et chiens. Presque anodines dans un monde à l'envers, les créations de ce duo étonnant et détonnant sont toujours un régal de fantaisie et d'inventivité.
Enzo Pezzella, quant à lui, trouve certainement sa place parmi les indisciplinés, avec Parte No Mea et la nudité vermoulue de son Pinocchio. De la pointe de son nez en carton mal foutu qui nargue le public avec impertinence au rythme effréné de la Drum 'n Bass, il semble nous dire l'irresponsabilité d'être là en scène, mu par-delà sa volition. Dans cet ailleurs, entre physique et métaphysique, dans ce no man's land de théâtre où les fils invisibles de son existence de pantin l'insupporte, il semble muer son irresponsabilité en choix existentiel, en acte de volonté à la fois léger et grave.
Karine Ponties, autre ovni sous nos cieux, compte certainement parmi nos chorégraphes les plus atypiques. Avec Glabelle, Brucelles, Les Taroupes ou Capture d'un caillot, Karine Ponties nous emporte dans l'intimité d'hommes et de femmes stupéfaits d'être livrés à l'existence. Ses personnages sont des naufragés de terre ferme, en errance. Premiers à être surpris de ce que leur corps accompli avec une précision affolante, ils sont à la fois présents et absents et conservent ce regard distancié qui introduit, presque malgré eux, une certaine drôlerie dans leurs fais et gestes, une sorte de burlesque à la Buster Keaton. Dans sa danse où l'imprécis se teinte d'hyper-précis ou dans la loufoquerie de son univers accidenté, microscopique et déphasé, on goûte un bonheur fortuit, introspectif et profondément jubilatoire.
Autre électron libre, Mauro Paccagnella et sa compagnie Woosh'ing Mach'ine, nous livre des expériences détersives et hautement volatiles, interdisciplinaires de facto (Cyberbeans, Wit, Formol et Dog_Tricks).
Parmi nos talents confirmés, plusieurs fortes personnalités se distinguent à la fois par la grande qualité de la danse qu'ils proposent ou par la force d'évocation de leurs univers respectifs.
Ainsi Thierry Smits chorégraphie de manière radicale le plaisir de la chair outragée, poussée dans ses derniers confinements. Dans L'âme au diable, duo de 1994, entièrement remanié et proposé avec une double distribution à la fois masculine et féminine, sa danse épouse les soubresauts d'un lent rituel sexuel, mis en mouvement avec précision, se cherchant dans la douleur et s'accomplissant dans la jouissance. Tandis que dans Richard of York Gave Battle in Vain, celle-ci s'avère violente, hyperkinétique, baroque et inquiétante. Thierry Smits excelle dans une recherche esthétique privilégiant l'artificialité, le corps décomposé et recomposé et une danse extrêmement sexuée, voire fusionnelle.
Claudio Bernardo, dans O Sacrificio Le Sacre, confronte Stravinsky à la musique techno et aux survivances de la musique tribale brésilienne, dans une danse proche de la transe, rituel postindustriel et mystique, amenant à l'épuisement. La problématique du rapport au sacré, à travers ses aspects extatiques, sacrificiels ou tribaux constitue certainement une des préoccupations majeures du chorégraphe. Inspiré autant par Pasolini (Petrolio), que par Pessoa (Géométrie de l'abîme), ce brésilien d'origine, qui conserve un rapport fort à sa terre, développe une danse à la plastique parfaite, pleine d'humilité et de superbe. A noter qu'il présentera prochainement Sketches for (My SacredHeart The Drunk), solo en forme d'invitation au voyage naviguant sur les mélodies fragiles et habitées de Jeff Buckley.
Michèle-Anne De Mey et Pierre Droulers comptent bien entendu parmi les figures les plus marquantes de notre paysage chorégraphique. Michèle-Anne, dont le dernier spectacle, Utopia, fait la part belle aux rêves de jeunesse et aux désillusions de l'âge mûr, après avoir longuement exploré l'univers féminin par touches poétiques et intimes (avec Katamênia et 35 m2 notamment), revient à présent à une forme plus mixte. La musique et sa relation intériorisée à la chorégraphie a toujours tenu une place de prime importance dans l'œuvre de Michèle-Anne De Mey. Avec Utopia, qui vogue entre les mélodies nostalgiques de Robert Wyatt et la subtilité harmonique de Jonathan Harvey, signant ici une composition originale, la chorégraphe tisse avec brio ce lien - toujours tenu et qui sait conserver les airs de la fragilité, même au paroxysme de sa force - entre les corps en mouvement et la musique.
Quant à Pierre Droulers, l'un des pères fondateurs de la danse contemporaine en Belgique francophone, avec Ma, il donne sens au concept japonais de création d'espace en laissant le soin à ses six interprètes de recréer une déambulation dans un univers urbain fragmenté, en apesanteur et à la lenteur savamment calculée. Au côté de Stefan Dreher, danseur de la compagnie depuis 1996 et dont la présence charismatique aura marqué De l'air et du vent, Mountain/Fountain, Multum in Parvo ou les solos des Petites Formes, Droulers dansera prochainement en duo avec son complice et interprète fétiche (Duo avec Stefan Dreher). Une confrontation qui devrait nous réserver de belles surprises tant l'excellence de ce jeune allemand, issu de l'enseignement de Pina Bausch, n'est plus à démontrer.
Droulers, autant par la longévité de sa carrière que par l'extrême qualité de ses spectacles, qui souvent s'inscrivent dans une communauté d'esprit avec le meilleur de la danse post-moderne nord américaine de Trisha Brown à Steve Paxton, reste un acteur de référence pour notre danse.
Ce qui fait sans conteste la force de notre danse, c'est sa capacité intrinsèque à se mélanger, à se métisser, à composer des alliages qui ailleurs seraient inimaginables, à se recombiner dans la nouveauté. Ainsi, on compte chez nous des chorégraphes pour qui la transculturalité est un postulat de base, de tous horizons et ouverts à tous les imaginaires : Fatou Traoré, Joanne Leighton, Marian Del Valle, Manuela Rastaldi, Ciro Carcatella, Florence Corin et Fré Werbrouck, Irène K, Saïd Ouadrassi, Nadine Ganase, Johanne Saunier, José Besprosvany, Matteo Moles, Olga de Soto, Barbara Manzetti, Fernando Martin, la Cie Victor B, Sarah Goldfarb, Annabelle Chambon et Cédric Charron, Ingrid von Wantoch Rekowski, Pascale Gille, la Cie Iota, Félicette Chazerand et Patricia Kuypers.
Epinglons arbitrairement parmi eux, Fatou Traoré, qui propose une danse polyphonique prenant le meilleur parti de l'utilisation de l'espace et proche d'un certain esprit jazz dans la composition et l'énergie de la danse (Végétal Beauty & Mad Spirit) et Olga de Soto, dont le travail d'une grande rigueur porte sur la structure musicale et le répertoire contemporain revisité par le mouvement. Parmi ses chorégraphies récentes, Eclats mats, joue sur la symbiose entre les microvariations de la danse et la raréfaction des événements sonores de la musique du compositeur sicilien Salvatore Sciarrino. Souffle tenu en apesanteur.
Remuant les objets et les corps pour y faire émerger des mondes inconnus, aléatoires, riches en promesses et ouverts au danger, nos chorégraphes présentent un vaste nuancier de tendances et de styles qui puise sa vivacité dans la pluralité des démarches, dans le croisement et le métissage des cultures et dans les nombreux points d'intersection entre les arts, les imaginaires et les corps.
Vincent DELVAUX,
Publié le 2002-06-01
Source Texte : Danse Communauté française Wallonie-Bruxelles 2002.2003,p.12-17, ed.CGRI/Comm.fr. Wallonie-Bruxelles
Genre : analyse
Thème(s) : architecture, multimédia, Bruxelles, danse,
Mot(s) Important(s) : chorégraphie, danse, danse contemporaine, contemporain, Belgique, Bruxelles, interculturel, multimédia, interdisciplinarité, transversal, corps-machine,
Artiste(s) : Vincent DELVAUX (rédacteur), Frédéric Flamand (chorégraphe), Claudio BERNARDO (chorégraphe), Pierre DROULERS (chorégraphe), Thierry SMITS (chorégraphe), Patrick BONTE (chorégraphe), Bud BLUMENTHAL (chorégraphe), Michèle NOIRET (chorégraphe), Michèle-Anne DE MEY (chorégraphe), Enzo PEZZELLA (chorégraphe), Karine PONTIES (chorégraphe), Fatou Traoré (chorégraphe), Nadine GANASE (chorégraphe), Joanne LEIGHTON (chorégraphe), Mauro PACCAGNELLA (chorégraphe), José BESPROSVANY (chorégraphe), Ingrid VON WANTOCH REKOWSKI (metteur en scène), Sarah GOLDFARB (chorégraphe-interprète), Manuela RASTALDI (chorégraphe-interprète), Johanne SAUNIER (chorégraphe-interprète), Olga DE SOTO (chorégraphe-interprète), Matteo MOLES (chorégraphe-interprète), Ciro CARCATELLA (chorégraphe-interprète), Florence CORIN (chorégraphe-interprète), Patricia KUYPERS (chorégraphe), Steve PAXTON (chorégraphe), Trisha BROWN (chorégraphe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq
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