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Vers une ville mondiale
Mutations
L'exposition Mutations Mutations convie à une réflexion qui lie les notions évolutives d'espace public et de condition urbaine à celles des nouvelles technologies, du shopping et de la globalisation qui précipitent de profonds changements
Qu'est-ce qu'une ville aujourd'hui ? Comment grandit-elle ? Quelles sont ces limites ? Qui l'habite et comment ? Sur ces questions et d'autres inscrites au cœur de notre quotidien contemporain, Mutations propose un vaste parcours exploratoire sur quatre étages de la Raffinerie, extension de Charleroi/Danses à Bruxelles, qui accueille pendant plus de deux mois cette exposition pilotée par le centre d'architecture de Bordeaux Arc en Rêve. Mutations nous convie à une réflexion qui lie les notions évolutives d'espace public et de condition urbaine à celles des nouvelles technologies, du commerce (shopping) et de la globalisation qui précipitent de profonds changements tant aux Etats-Unis que dans nos « Eurocities » mais aussi dans les pays du sud et de l'Orient à l'urbanisation aussi galopante que leur démographie.
Aujourd'hui, New York, Los Angeles, Paris, Tokyo, Mexico et très vite Pékin, Bombay, Lagos ou Le Caire formeront un tissu de plus en plus dense d'une ville mondiale tentaculaire qui bouleverse la place de l'homme dans son environnement mutant.
Monde = ville, c'est cette équation qui figure au verso de l'imposant et très riche catalogue de Mutations qui pourrait sans doute résumer cette grande manifestation que l'on doit à une équipe d'architectes (deux monstres sacrés de l'architecture contemporaine : le Hollandais Rem Koolhaas et le Français Jean Nouvel, qui a participé à la scénographie de l'exposition adaptée, pour la Raffinerie, par Christian Kieckens, mais aussi l'Italien Stefano Boeri qui étudie, avec l'équipe de Multiplicity, des situations urbaines symptomatiques des mutations du territoire européen), de philosophes (la Parisienne Nadia Tazi qui décrypte l'impact des nouvelles technologies de l'information et de la communication et l'essayiste new-yorkais Sanford Kwinter), le commissaire d'exposition (Hans Ulrich Obrist, jeune mais déjà célèbre critique international à l'approche transversale) et un photographe (Alex S. MacLean, spécialiste de la photo aérienne dont les œuvres sont présentées dans Mutations).
Ces regards complémentaires observent les signes d'une civilisation urbaine en pleine rénovation. Rem Koolhaas et le Harvard Design School Project on the City ont choisi de s'attarder sur le détroit de la Rivière des Perles en République populaire de Chine qui regroupe cinq villes en face de Hong Kong. On prévoit qu'à l'horizon 2020, Pearl River deviendra une mégapole de 36 millions d'habitants. Un développement effréné que l'on doit à plusieurs facteurs dont la libéralisation capitaliste dont profite cette zone laboratoire pour le pouvoir communiste, mais aussi aux architectes chinois dont on apprend que bien qu'étant dix fois moins nombreux qu'aux Etats-Unis, ils projettent un volume bâti cinq fois supérieur en cinq fois moins de temps et pour un salaire dix fois moindre. Ce qui donne une efficacité 2500 fois supérieure à celle d'un architecte américain ! Mutations regorge de ce genre d'observations et de tableaux aux chiffres plus étonnants les uns que les autres qui laissent entrevoir quelques tendances marquantes du futur immédiat.
Lagos, symbole de l'urbanisme de l'Ouest africain, bouleverse les a priori post-colonialistes, propose de nouvelles manières d'envisager la ville et, nous dit encore le Harvard Project, impose une redéfinition de certaines notions telles qu'infrastructures de transport, stabilité et ordre, autant de concepts sacro-saints dans les domaines de la planification urbaine et des sciences sociales connexes. Refusant de ne voir dans la capitale du Nigeria qu'une ville en voie de modernisation « à l'africaine » (où la population augmente au rythme de 1000 habitants par jour), les auteurs préfèrent parler de « cas d'école développé, extrême et paradigmatique d'une ville à l'avant-garde de la modernité mondialisante ». Autrement dit, continuent-ils, « Lagos n'est pas en train de nous rattraper. Il se peut au contraire que ce soit nous qui soyons en train de rattraper Lagos ».
Autre thème exploré par Mutations, autre équation : ville = shopping. Pour les collaborateurs de Rem Kolhaas, ce phénomène commercial allié à une série d'inventions technologiques (cartes à puce, dispositifs de pistage qui enregistrent notre vie, etc.) reste la dernière forme d'activité publique qui soit parvenue à coloniser, voire à remplacer, chaque aspect de la vie urbaine en investissant les aéroports, les hôpitaux, les musées et même les églises. « Peut-être se souviendra-t-on de la fin du XXème siècle comme du moment à partir duquel il fut impossible de comprendre la ville sans le shopping ? » s'interrogent les chercheurs du Harvard Project. Déjà des mégapoles asiatiques telles Singapour ou Tokyo sont conçues comme des « malls », centres commerciaux à cellules multi-fonctionelles, reliées entre elles par un réseau de transports publics. Alors que devient notre vieille Europe dans cette révolution urbaine en marche, quand on sait qu'on peut compter 60 personnes de plus par heure à Manille, deux seulement à Paris et 6 de moins à Moscou ? Stefano Boeri parle d'Etats incertains de l'Europe dont les villes elles aussi sont en mutation profonde bien que cela soit moins visible qu'ailleurs, avec des nouveaux principes d'organisation qui ne se substituent pas aux précédents mais s'y superposent.
Après le niveau 0 de la Raffinerie où vous attendent une série de panneaux statistiques souvent éclairants, c'est la ville invisible qui se donne à entendre, au premier étage : ses rumeurs, ses paroles fugaces, ses médias et ses musiques. Pour le projet Sonic City, qui a donné lieu à un CD, Hans Ulrich Obrist a commandité des environnements musicaux électroniques à une série de têtes chercheuses telles le bruitiste radical japonais Merzbow, le musicien minimaliste/plasticien allemand Carl Michael von Hausswolff ou encore le performer/laborantin britannique Justin Bennet. Le niveau 4 nous fait passer l'Atlantique vers les villes américaines tandis que le niveau 5 prolonge le voyage à Lagos et sur le delta de la Pearl River chinoise, en nous proposant un shopping mondial.
Mutations nous plonge dans cette ville qui a perdu son lieu, « tendanciellement partout et nulle part » (Nadia Tazi), ville ouverte, ville englobante, en devenir et en éclatement permanent. Une exposition/manifestation qui nous pose une question essentielle en forme d'équation : ville = humain ?
Philippe FRANCK,
Publié le 2001-10-25
Source Texte : Culture Passe n.31, p.10
Genre : analyse
Thème(s) : architecture,
Mot(s) Important(s) : urbanisme, villes, architecture, anthropologie, Bruxelles,
Artiste(s) : Philippe FRANCK (rédacteur), Rem KOOLHAAS (architecte), Jean NOUVEL (architecte), Christian KIECKENS (architecte), Hans Ulrich OBRIST (architecte), Kwinter SANFORD (architecte), Nadia TAZI (architecte), Stephano BOERI (architecte), Alex S. MACLEAN (photographe), Merzbow (concepteur sonore), C.M VON HAUSSWOLFF (musicien), Justin BENNET (performeur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq
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