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La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon / Franck Bauchard : écritures du spectacle et révolution de l'écriture




Franck Bouchard,la Chartreuse et l'écriture dramatique


Récemment nommé directeur adjoint responsable du Centre National des Écritures du Spectacle, convaincu, à l'instar de Piscator, que la « technique est une question d'art », Franck Bauchard mène depuis plusieurs années une réflexion sur les rapports entre théâtre et technologies numériques. Il s'agit pour lui d'élargir la question de l'écriture dramatique dans sa diversité contemporaine, - problématique qui est au centre des activités de la Chartreuse -, à la révolution de l'écriture à l'ère du numérique.

CECN : Comment votre projet d'ouverture à la diversité des écritures contemporaines, y compris dans sa dimension transversale aux différents médias, s'inscrit-il dans l'histoire et les missions de la Chartreuse ?
Franck Bauchard : Ce projet s'inscrit tout à fait dans l'histoire de la Chartreuse. Elle a d'abord été ouverte, sous la direction de Bernard Tournoi, à un ensemble de disciplines artistiques, avec une double référence à la Villa Medicis en ce qui concerne les résidences, et à Beaubourg pour l'interdisciplinarité. Puis, en 1991, la Chartreuse est devenue le Centre National des Écritures du Spectacle et s'est alors recentrée sur le théâtre et les écritures sous la direction de Daniel Girard. Nommé à la direction en 2005, François De Banes Gardonne, a souhaité ouvrir la Chartreuse à plusieurs disciplines des arts vivants, tisser des liens entre les arts de la scène et les arts visuels, entre la création et le patrimoine, et valoriser les nouvelles formes d'écritures. Depuis 1991, la Chartreuse s'est affirmée comme une référence sur les écritures théâtrales contemporaines. François m'a demandé de bâtir un projet qui concrétise les axes qu'il a définit. Ce projet se fonde sur plusieurs constats : aujourd'hui la vie théâtrale est polarisée entre la revendication d'un théâtre de texte d'un côté et des démarches dites trans ou interdisciplinaires de l'autre. L'enjeu aujourd'hui est de créer des relations dynamiques entre ces deux approches. Deuxième constat : tout projet artistique et culturel doit désormais tenir compte de la multiplicité des supports existants car telle est la réalité de notre monde et de nos pratiques. Enfin, nous sommes à la Chartreuse, dans un lieu où l'on peut inventer des choses sous forme de croisements, ce qui est d'ailleurs au cœur de la vocation des Centres Culturels de Rencontre. La clé de voûte des nouvelles orientations consiste donc à relier la notion d'écriture du spectacle aux mutations globales des modes de l'écrit. Celles-ci sont liées à la dissociation croissante de l'imprimé et de l'écrit , à l'inscription de pratiques d'écriture et de lecture sur des supports multiples – ordinateurs, téléphones portables, écrans - donnant lieu à de nouvelles formes de compositions textuelles qui notamment entrelacent différents médias.
L'ordinateur et les technologies numériques ont rendu opérationnel le fonctionnement de formes hypertextuelles (des écrivains tels Julio Cortázar ou James Joyce ont expérimenté des formes hypertextuelles mais l'ordinateur permet concrètement de nouvelles formes de narrations et des rapports renouvelés entre le lecteur et le texte). Il est intéressant d'observer comment tout cela se transpose déjà dans le domaine du spectacle vivant avec des formes d'écritures qui mélangent différents médias, la projection de texte, de nouveaux modes de narrations combinatoires, arborescentes, le retour à des formes oralisées... La sollicitation de la participation du spectateur, que cela soit dans la construction du sens ou encore dans l'interrogation de sa propre perception, participe du même phénomène. Les artistes cherchent à créer d'autres formes de relation et de communication entre la scène et la salle. Les mutations actuelles sont pourtant rarement perçues comme étant aussi la conséquence de nouveaux rapports à l'écrit. En mettant l'accent sur l'écriture, nous entendons revaloriser la position de l'auteur dans le théâtre et plus largement les arts de la scène. Une telle approche permet également de recréer un lien entre le présent et le passé : les mutations de l'écrit rappelle à plusieurs titres l'écriture médiévale, dans les associations entre le texte et le commentaire, le texte et l'image, le lecteur et le texte (le lecteur étant à l'origine de la fabrication du texte).
L'ambition est que le CNES devienne un agent d'exploration et d'explication des formes et des enjeux de ces écritures nouvelles, qui remodèlent la scène, dans un lieu où passé et présent se mêlent. Le monument peut être en quelque sorte un traducteur du nouveau. Ici, on peut inscrire des mutations dans des perspectives historiques car les monastères ont été des hauts lieux de l'écriture médiévale. Nous désirons aussi tisser un lien avec le monde de la recherche soit par l'association de chercheurs à des processus d'écriture soit par la valorisation, notamment auprès des artistes, de travaux de recherche sur l'écrit, les médias et le spectacle vivant. De ce point de vue, l'approche anglo-saxonne et germanique me passionne dans sa capacité à relier l'extrême contemporain et l'histoire des arts, de la littérature... Il est intéressant me semble t'il de relever que les meilleurs analystes des médias comme par exemple Marshall Mc Luhan dans les années soixantes et Jay David Bolter aujourd'hui, sont des théoriciens issus du texte. Très au fait de la vie culturelle et artistique de son temps, Mc Luhan était par exemple un grand lecteur du Finnegans Wake de Joyce, de Flaubert ....

CECN : La notion de résidence de créateurs contemporains utilisant les outils d'aujourd'hui passe aussi par l'accompagnement technologique. Le recueillement, voire l'isolement, d'une résidence d'écriture traditionnelle comme l'a proposée la Chartreuse depuis plus de trente ans, doit s'accommoder avec les formes hybrides actuelles d'autres apports, d'autres présences, d'une forme de pluralité et de nomadisme. Comment intégrez-vous cette donne dans votre nouveau projet pour la Chartreuse ?
F.B. : L'idée de notre projet est de créer un lieu composite de l'écrit où différentes formes d'écritures peuvent coexister, voire dialoguer entre elles. On peut imaginer d'un côté des auteurs dramatiques qui peuvent s'interroger sur les nouveaux espaces d'écriture et les nouveaux supports et, de l'autre, des artistes œuvrant sur une démarche transdisciplinaire et souhaitant rencontrer un auteur. Le projet sera mis en œuvre à partir de 2008. La Chartreuse reste une structure travaillant en lien avec des dispositifs nationaux d'aides à l'écriture. Nous allons aussi continuer à travailler sur les résidences d'auteurs francophones. Si les auteurs et artistes veulent profiter du temps qu'il passent à la Chartreuse pour croiser leur démarche avec d'autres univers technologiques, scientifiques, artistiques, ils devraient pouvoir le faire aussi. Nous cherchons également à instaurer des dynamiques collectives de réflexion sur l'écriture du spectacle. Dans cette perspective, nous envisageons de collaborer avec des partenaires ayant des dispositifs technologiques dont nous ne disposons pas, de trouver des liens avec le secteur de la production, de la diffusion et de la formation. En ce qui concerne les résidences, il y a pour le moment des formes individuelles de résidence à travers l'auteur et des formes collectives à travers des compagnies mais pas encore de formes intermédiaires s'appuyant sur des chercheurs et des artistes. Nous désirons valoriser ce type de rencontres car la Chartreuse, par la concentration qu'elle favorise, est un accélérateur de travail, tout à fait appropriée pour des processus de création à deux ou à trois. À ce jour, il manque en France, mais pas seulement, d'espaces pour la mise en place de ce type de collaborations.

CECN : Comment expliquer la résistance du milieu du théâtre à la « révolution numérique » ? En quoi une écriture numérique peut-elle compléter une écriture théâtrale aujourd'hui ?
F.B. : En France persiste une perception télévisuelle des nouveaux médias. Le numérique est perçu comme quelque chose qui a trait à l'image alors que c'est un phénomène beaucoup plus global qui concerne aussi bien, comme on vient de le montrer, l'écrit. On ne fait toujours pas très bien la distinction entre le temps réel et le préenregistré. Or les technologies numériques, c'est du temps réel, et c'est d'ailleurs en cela qu'elles questionnent de manière radicale le spectacle vivant, puisque la définition du vivant est d'être du direct (de l'anglais live). Elles s'inscrivent donc naturellement dans le temps de la représentation. De ce point de vue, on est passé ces dernières années, d'une régie multimédia à laquelle l'acteur devait s'adapter à une technologie partenaire du jeu de l'interprète. L'art du théâtre consiste à dérouler une action entre différents médias, du texte à de la lumière, de l'acteur à l'image ou au son... Il est de fait multimédia. Il faudrait réhabiliter le théâtre comme un laboratoire, un lieu où sont susceptibles de se croiser les technologies les plus inventives de l'époque. Le théâtre de la Renaissance est passionnant sur la question de la machine tandis que le théâtre du 19e siècle préfigure le cinéma. Le terme robot, qui provient de robota (corvée seigneuriale en tchèque, « robotnik » étant le travailleur), a été introduit par l'écrivain tchèque Karel Capek dans la pièce de théâtre R.U.R (Rossum's Universal Robots) en 1920. En 1923, Frédéric Kiesler (NDR, architecte et scénographe qui s'est fait connaître par la mise en scène de cette pièce en concevant une « scène espace » qui rompait avec la « scène plateau » figée) crée à l'occasion de la mise en scène de cette pièce, un appareil qui préfigure la télévision puisqu'il permet par un jeu complexe de miroirs une présence à distance et en direct des comédiens placés en coulisse. Le désintérêt qui peut exister au théâtre par rapport à ces nouvelles pratiques, n'est donc pas inscrit historiquement dans la relation du théâtre à la technologie. La force du théâtre est d'inscrire une mémoire collective, la question de ce que l'on partage en commun au cœur de la Cité, et doit donc entretenir un rapport critique avec un environnement indissociablement technologique et culturel. Dans Eraritjaritjaka, le spectacle créé en 2004 par le compositeur/metteur en scène allemand Heiner Goebbels (inspiré des écrits d'Elias Canetti avec, seul en scène, le comédien André Wilms et un quatuor à cordes, le Mondriaan Quartet), le comédien suivi par une caméra qui restitue les images sur la scène quitte le plateau, puis le théâtre, hèle un taxi, rentre chez lui pour voir le JT du jour, se préparer à manger...Tout à coup une lampe éclaire sur le plateau l'appartement dans lequel était filmé le comédien qui n'avait donc jamais quitté le théâtre. Dans cette dramaturgie le spectateur assiste à la fois la construction de l'illusion – celle de suivre en direct le comédien – et à sa déconstruction. On n'a pas besoin d'aller au théâtre pour savoir qu'on est piégé par les médias, mais ici le spectateur expérimente les mécanismes de fabrication de la réalité par les médias, et cela seul le théâtre peut le faire éprouver. Le théâtre est un champ d'expérience où par la confrontation des medias on peut démonter la fabrication médiatique de la réalité. Aujourd'hui, plus que jamais, un rapport critique à l'environnement culturel et technologique peut replacer le théâtre comme une technologie de la mémoire collective au cœur de la Cité, un rituel collectif de reconstruction de la réalité que l'on peut partager en commun.

Propos recueillis par Philippe Franck

La Chartreuse de Villeneuve lez Avignon
Installée dans un ancien monastère du 14e siècle, la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon est devenue depuis 1973, un Centre Culturel de Rencontre et un lieu de recherche. La Chartreuse accueille en résidence des auteurs dramatiques et mène des activités de création, de réflexion et de formation ainsi que des publications qui visent à défendre et promouvoir les écritures dramatiques contemporaines.
www.chartreuse.org





Franck Bauchard

Franck Bauchard, directeur-adjoint de la Chartreuse, responsable du CNES, inspecteur de la création et des enseignements artistiques à la direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles au Ministère de la Culture (DMDTS) depuis 1998 puis coordonnateur de l'inspection théâtre et conseiller du directeur pour le théâtre (2004-2006). En tant que critique de théâtre, Franck Bauchard publie sur le théâtre et le numérique depuis 1995, dans des revues théâtrales et d'art françaises et européennes.




Lexique

Intermédialité : conjonction de plusieurs systèmes de communication et de représentation, interaction entre divers médias, intégration de différents supports et recyclage dans une pratique médiatique d'autres pratiques médiatiques pré-existantes

Jay David Bolter
Marshal Mc Luhan
Heiner Goebbels







Philippe FRANCK,
Publié le 2007-07-17

Source Texte : transcultures

Genre : entretien
Thème(s) : écriture, art contemporain, culture,
Mot(s) Important(s) : écriture, dramaturgie, scène, art, Avignon, chartreuse,
Artiste(s) : Franck BAUCHARD (direction), Bernard TOURNOI (Directeur Artistique), Philippe FRANCK (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq

A voir : http://www.chartreuse.org