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Louise Roussel Ex Machina, les rapports entre l'art, la science et l'entreprise




Entretien avec Louise Roussel directrice de production du projet Ex-machina à Quebec


La Ville de Lille met actuellement en place un programme européen en partenariat avec le Vooruit et Technocité/CECN. Ce programme, intitulé Digit@tion art-science-entreprise, a pour but de développer des projets de formations, d'échanges, de recherches et de créations pour les arts de la scène et les technologies avancées.
Louise Roussel, directrice de production d'Ex Machina à Québec, collabore avec Robert Lepage depuis treize ans. Cinq spectacles d'Ex machina sont en tournée mondiale en 2007. Nous avons sollicité son regard averti sur les relations qui peuvent exister entre l'art, la science et l'entreprise.


CECN : Depuis treize ans, vous êtes directrice de production et vous vous occupez des tournées de la compagnie Ex Machina à Québec, fondée par Robert Lepage. À Lille, vous avez joué notamment La Face cachée de la Lune, à Maubeuge, les Sept branches de la rivière Ota, Coriolan, Macbeth, La Tempête, Elseneur, La Géométrie des miracles, Zulu Time, à Créteil, le Busker's opera, La Face cachée de la Lune.
Comment les entreprises et les ingénieurs travaillent-ils avec vous pour développer des technologies qui soient compatibles avec les visions de l'artiste et qui parfois devancent les produits qui existent sur le marché ?
Louise Roussel : C'est vrai qu'avec Ex machina et Robert Lepage, nous avons acquis de manière durable la réputation d'intégrer les nouvelles technologies à l'intérieur de nos spectacles. Très souvent, les demandes sont audacieuses mais comme elles sont nouvelles, nous devons donc inventer des mécanismes, voire (de) la motorisation, des nouveaux écrans ou bien des utilisations différentes du matériel technique utilisé habituellement pour des productions de théâtre et de multimédia. Assez tôt dans le processus de création du spectacle, nous faisons appel à des entreprises ou à des ingénieurs. Puis, nous leur demandons le plus possible de nous aider à développer des systèmes. Parfois, cela se fait avec notre atelier de décor ou notre scénographe : on essaie, on fait des prototypes à petite échelle de nouveaux éléments. Je pense à un spectacle récent, le Projet Andersen, où nous avons mis au point une toile de projection qui peut s'aspirer, comme un latex, placé dans une conque, ce qui donne en projection une image tridimensionnelle. Nous avons donc commencé à réaliser des prototypes en tissus, mais comme cela ne fonctionnait pas, nous avons inventé cet écran en latex. Nous cherchions une matière flexible, étirable et qui ne laisse pas filtrer d'air. C'est comme cela que nous avons été amenés à contacter des entreprises. Nous avons rencontré des professionnels, qui vendent du latex brut et qui nous ont conseillé sur les propriétés propres et chimiques de ces produits. Grâce à leurs informations, nous avons fait des tests, des mélanges et ignifugé le tout. Nous sommes arrivés à mettre en couleur différentes couches de latex, qui une fois séchées, ont composé une grande toile. Nous l'avons posée sur une conque et aspirée pour recevoir la projection. Voilà un exemple concret de collaboration avec une entreprise, qui n'est pas nécessairement active dans le multimédia, mais qui a développé une expertise avec un produit chimique – ici le latex – qui a ensuite été retraité pour le spectacle.

Dans d'autres cas, nous nous sommes rendu compte que la plupart des projecteurs vidéo ont un défaut : il y a toujours un noir vidéo, de sorte que, même s'il n'y a pas d'images projetées, on sent quand même une lumière qui n'est pas contrôlée et qui peut donner un résultat qui n'est pas celui escompté sur la surface de projection. Depuis longtemps, cela nous préoccupe, et nous avons mis au point de notre côté avec Tobby Orswild, qui fait de la recherche et développement pour nous, des petits « shutters »*, c'est-à-dire de petits iris automatiques contrôlés par protocole DMX ou SRS32 et qui nous permettent de fermer la luminosité d'un projecteur.
Nous nous sommes demandé pourquoi les industriels n'ont jamais pensé à intégrer ces petits shutters, afin d'obturer cette petite lumière indésirable. Alors, nous avons contacté Sanyo qui était en recherche d'un tel dispositif. Ce n'était pas la première fois qu'ils étaient confrontés à cette question mais ils n'avaient pas encore développé de solution. Nous constatons que, depuis lors, d'autres sociétés ont emboîté le pas.

Nous pourrions citer de nombreux exemples de collaborations dans le domaine des capteurs. Souvent, nous aimerions que la lumière puisse suivre les personnages. Nous essayons dès lors de plus en plus de travailler avec un système informatique qui puisse être capable de détecter une image vidéo et ensuite de retirer les personnages qui sont devant celle-ci afin qu'il n'y ait pas ou très peu d'ombre dans l'image. Nous nous intéressons à de nombreux aspects du multimédia, développés en parallèle ou parfois vraiment impliqués dans un processus de création. C'est pour cela que nous voulons faire appel à ce qui existe déjà. Nos idées sont nouvelles mais nous voulons nous servir des entreprises ou des individus qui ont déjà développé une expertise dans les domaines qui nous intéressent. Nous faisons appel à eux pour des collaborations et lorsque c'est possible, tout le monde en sort gagnant.

Ce qui nous plaît, c'est d'arriver à un produit beaucoup plus sensible et proche de notre recherche artistique et dont on soit fiers : c'est rendu possible grâce aux collaborateurs, qu'ils soient extérieurs à Ex machina ou internes à la compagnie. Nous avons la réputation d'intégrer parfaitement la dimension multimédia à l'œuvre, à son l'éloquence dramaturgique et non de l'envisager simplement comme une couche que l'on ajoute à la fin du processus, comme le font d'autres compagnies qui font par ailleurs du travail magnifique, mais qui n'ont pas forcément le temps ou l'infrastructure pour développer ces technologies-là en amont de la création. Nous, nous invitons nos techniciens à venir dès le premier jour de répétition. Même ceux qui n'ont pas de régie son ou lumière à assurer au départ : ils participent au développement, donc, rapidement, ils peuvent proposer des pistes technologiques qui viennent servir le propos et même les improvisations. Il est certain que de collaborer avec des spécialistes, assez tôt dans le processus, nous permet d'obtenir des résultats beaucoup plus convaincants. Nous sommes contents et conscients de la nécessité de ces expertises distinctes.

CECN : À l'inverse, comment les entreprises vous manifestent-elles l'intérêt qu'elles ont à travailler avec vous ? Quels bénéfices disent-elles retirer de leur partenariat ?
L.R. : Lorsqu'il s'agit de grandes entreprises comme Sharp, nous avons plus de difficultés à établir des contacts privilégiés avec les gens. Donc souvent nous passons par notre réseau de fournisseurs avec lesquels nous avons une grande habitude de travailler sur des projets multimédias. C'est grâce à ces gens-là, qui démontrent un intérêt pour notre travail, qui viennent voir nos spectacles, que nous parvenons à entrer en contact avec d'autres grandes entreprises.

Le bénéfice qu'ils en retirent c'est de participer activement au développement d'une œuvre. Ils sont très fiers de voir l'utilisation que nous faisons de leur travail, souvent très différente de ce qu'ils avaient envisagée.

Je pense à un ingénieur avec qui nous collaborons depuis Zulu time. Lui, ça a un peu changé sa vie car il travaillait surtout dans le bâtiment. Il nous a aidé à construire des structures qui devaient supporter le poids des acteurs. Cela lui a ouvert plein de nouvelles voies car maintenant, il travaille aussi avec le Cirque du Soleil, qui l'a par la suite sollicité pour réaliser des expertises sur des scénographies. Je pense qu'il y a un intérêt pour une forme de travail moins bureaucratique, beaucoup plus artistique, ce qui est bien sûr plus valorisant. Dans notre cas, Ex machina fait quand même le tour du monde tous les ans avec ses productions. Il y a donc une fierté de constater que leur expertise devient active, réelle, est intégrée dans un spectacle vu par un public.

Certains partenariats s'enclenchent après plusieurs collaborations, certaines entreprises m'appellent pour me demander sur quoi nous allons travailler prochainement. Certains viennent même faire un tour à la Caserne (NDR : la Caserne Dalhousie, centre de production d'Ex Machina à Québec) pendant les périodes de répétition.

L'intérêt principal pour eux est de trouver un créneau différent pour le matériel qu'ils produisent et de l'utiliser en situation réelle dans un vrai spectacle de théâtre.

CECN : Vous avez des partenaires qui vous apportent des compétences, de l'ingénierie. Vous travaillez aussi avec des universitaires et des ingénieurs...
L.R. : Nous travaillons principalement avec un ingénieur depuis Zulu time. Il vient voir nos structures, les approuve car nous voulons qu'elles soient fidèles à nos besoins et autorisées partout dans le monde. Donc nous avons à présent des plans qui reçoivent un sceau d'ingénierie ! Nous y tenons car c'est rassurant pour tout le monde, et notamment pour les diffuseurs.

Nous collaborons de plus en plus avec des gens qui développent des logiciels parce que nous nous rendons compte que nous faisons des surtitrages de nos pièces de théâtre et que les logiciels existant ne correspondent pas tout à fait à nos besoins. Souvent, ce travail est réalisé en interne, avec Tobby, qui travaille chez nous à temps plein et qui se fait parfois assister par des programmeurs externes.

CECN : Donc vous avez inventé un nouveau métier ?
L.R. : Oui, nous créons nos propres images et toute la réalisation du multimédia au niveau visuel en interne. Cela se fait partiellement par des développeurs et des artistes qui font de l'animation vidéo ou de fichiers par exemple.
Nous avons toutefois besoin de partenariats extérieurs, car cela nous stimule beaucoup et ouvre de nombreuses voies nouvelles.

CECN : Tobby, qui a une formation universitaire en physique, chimie et en musique, a un métier qui n'existait pas auparavant dans l'histoire du théâtre et des sciences : il est programmeur, développant les logiciels de scénographie mais aussi ceux d'automatisation, d'automation, de robotisation, afin de faire fonctionner tous les appareils technologiques à partir d'une régie unique. C'est un nouveau métier, qui devrait aussi encourager les entreprises partenaires...
L.R. : Dans les écoles de théâtre, on développe des expertises en gestion de projet, en son, en technique, en éclairage mais le multimédia, les nouvelles technologies ne font pas encore partie des programmes d'enseignements. Donc chez Ex machina, étant donné que l'intégration des nouvelles technologies est centrale, la création de nouveaux métiers est très importante en fait. Nos techniciens ne sont pas que des régisseurs de théâtre, ce sont aussi des créateurs, des gens qui vont chercher l'expertise auprès d'informaticiens, de spécialistes de l'électronique, de la robotisation, etc. Cela ouvre de nouvelles voies et de nouveaux défis à nos collaborateurs mais aussi aux gens qui travaillent dans d'autres entreprises et qui possèdent déjà une expertise mais pas nécessairement dans le champ théâtral.


Propos recueillis par Florence Laly

contacts :
Digit@tion : Florence Laly
flaly@mairie-lille.fr
directrice des arts du spectacle et de la musique

merci à Louise Roussel, à Erick Lebbé (ExMachina), à Lauren Varin (Université Lille3 – Ville de Lille), Gaby Gesquière Faubourg des musiques de Lille pour l'enregistrement de l'interview



Ex Machina
En 1993, quand Robert Lepage a proposé à ses collaborateurs de trouver une identité à son prochain groupe de travail, il a posé une condition : le mot « théâtre » ne devait pas faire partie du nom de la nouvelle compagnie.

Ex Machina est une compagnie multidisciplinaire qui réunit des comédiens, des auteurs, des scénographes, des techniciens, des chanteurs d'opéra, des marionnettistes, des infographistes, des caméramen vidéo, des producteurs de film, des contorsionnistes, des acrobates et des musiciens.

La Trilogie des Dragons
1985-1992, 2003 Les créateurs d'Ex Machina croient que le théâtre a besoin de sang neuf. Qu'il faut mêler les arts de la scène, comme la danse, le chant lyrique et la musique, avec les arts d'enregistrement, comme le cinéma, la vidéo et le multimédia. Qu'il faut provoquer des rencontres entre scientifiques et auteurs dramatiques, entre peintres de décors et architectes, entre artistes étrangers et québécois.

De nouvelles formes artistiques surgiront sans doute de ces croisements.
C'est le pari que fait Ex Machina : devenir le laboratoire - l'incubateur - d'un théâtre qui puisse toucher les spectateurs du nouveau millénaire.

Le travail de création

Le style de création de Robert Lepage est intuitif et laisse beaucoup de latitude aux comédiens, concepteurs et techniciens qui inventent des spectacles avec lui.

Les croisements culturels, la diversité et le baroque sont au coeur de son travail. Cette tendance trouve des échos dans le processus de création qui ne se fonde pas sur des thèmes, des principes, des sujets, mais plutôt sur des ressources de toutes natures : objets, lieux, anecdotes, événements historiques ou non, souvenirs...

Les résultats ont souvent des caractéristiques communes : une dimension cinématographique, un sens du rituel (Lepage croit au théâtre comme lieu de communion), une forme particulièrement développée, puisque toutes sortes d'éléments habituellement décoratifs se trouvent soudainement chargés de sens ou d'émotion.


Glossaire

Eclipsis
La science du noir vidéo
L'idée de concevoir un obturateur de lentille vidéo « Iris » permettant un noir vidéo complet est née du fait que très peu de produits du genre répondaient aux exigences spécifiques à la projection vidéo intégrée dans un spectacle. Le département de R&D d'Ex Machina propose une solution novatrice qui permet, au choix, de produire un noir vidéo complet et quasi instantané ou d'en contrôler l'ouverture graduellement et à la vitesse désirée.

L'Eclipsis d'Ex Machina utilise les protocoles DMX 512 ou ASCII (Dataton, AMX Crestron etc.). Il peut aussi être contrôlé manuellement à partir d'un boîtier externe muni d'un interrupteur. Le branchement en cascade (daisychain) permet de contrôler individuellement plusieurs appareils à partir d'une seule ligne de signal par l'intermédiaire de câblage XLR.

Une fixation d'accrochage optionnelle lui permet d'être installé dans pratiquement n'importe quelle orientation devant le projecteur. L'Eclipsis peut aussi bien être installé de façon permanente dans une salle de conférence ou un musée qu'être utilisé dans un contexte de tournée. De conception fiable et d'une grande versatilité, l'obturateur Eclipsis est un produit unique en son genre.


Ex Machina Inc.
103 Dalhousie, Québec (Québec), CANADA
Tél. : (418) 692-5323, Fax : (418) 692-2390
Courriel : eclipsis@exmachina.qc.ca
Demander Martin Genois





Florence LALY,
Publié le 2007-07-10

Source Texte : transcultures

Genre : entretien
Thème(s) : théâtre, Science, art, entreprise,
Mot(s) Important(s) : science, scène, technologie, technique,
Artiste(s) : Louise ROUSSEL (Directeur Artistique), Erick LABBé (photographe), Robert LEPAGE (-), Florence LALY (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq

A voir : http://www.exmachina.qc.ca