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Luxembourg 2007, une capitale européenne de la Culture aux frontières ouvertes
entretien avec Robert Garcia coordinateur général de Luxembourg
« Dépasser les frontières » et « oser l'inattendu » tels sont les deux slogans de « Luxembourg et Grande Région, capitale européenne de la Culture 2007 ». Cette manifestation résolument transfrontalière qui embrasse outre le Grand Duché de Luxembourg, la Lorraine, la Wallonie, la Sarre et la Rhénanie-Palatinat marque une certaine évolution dans le concept qui sous-tend les capitales culturelles européennes et plus largement, d'une forme de politique culturelle transversale, nomade et eurorégionale. Première ville à avoir été nommée deux fois capitale européenne de la culture, Luxembourg est aujourd'hui dotée d'institutions culturelles fortes, ouvertes sur l'international et la création contemporaine. Au total 455 projets ont été retenus et baliseront une riche année culturelle qui représente un pari ambitieux misant sur les brassages et les convergences et une certaine « transculture » en trait d'union dynamique. Robert Garcia, coordinateur de Luxembourg 2007 nous détaille ces enjeux.
CECN : Au-delà du projet culturel, le projet Luxembourg 2007 a-t-il également une dimension sociale et citoyenne ? En quoi cela correspond-t-il à votre engagement politique et à votre utopie personnelle ?
Robert Garcia : Avant de pouvoir appréhender la dimension citoyenne, nous avons élaboré un projet politique afin d'utiliser les concepts de la grande région qui, en ce qui nous concerne, était encore une abstraction si on compare par exemple à la région de la Ruhr chez nos voisins allemands. Il s'agit de développer l'identité de la grande région Luxembourg qui inclut aussi les régions voisines au Grand Duché, c'est-à-dire la Lorraine, la Région Wallonne, la Sarre et la Rhénanie-Palatinat. Notre volonté est que les citoyens participent non seulement au projet culturel mais à sa dimension politique. Dans ce sens, nous travaillons avec de nombreuses associations, institutions et bien entendu les créateurs, de manière transfrontalière. Les artistes qui restent notre focus principal ont eux-mêmes impulsés des projets sans frontières. Parmi les projets retenus par Luxembourg 2007, vingt-neuf sont transfrontaliers.
En ce qui concerne mon parcours, j'ai toujours été engagé à la fois dans la culture et en politique. J'ai été parlementaire écolo pendant onze ans. Dans ce cadre, j'ai pu faire une multitude de propositions de lois dont, par exemple, l'utilisation comme lieux culturels des deux grandes rotondes proches de la gare ferroviaire de Luxembourg, qui sont aujourd'hui le centre névralgique de Luxembourg 2007. J'essaie aussi de faire passer un message citoyen. Aujourd'hui, je suis plutôt content du résultat car nous avons réussi à créer de grands projets et de nouveaux lieux (les Rotondes, le site de Belval, ...). Mon rôle est de coordonner et de mener à bien l'ensemble du projet. Cela passe par une mise en réseaux des partenaires et aussi par le renforcement et la diversification, non seulement des institutions, mais aussi du terreau associatif culturel. Parfois, il a suffi de donner de la cohérence à des réseaux pré-existants à la manifestation.
Dans le programme Jeunesse par exemple, nous n'avions pas de lieux spécifiques. Aujourd'hui nous disposons de la Rotonde 2, un ancien garage d'autobus, qui a nécessité, avec sa voisine la Rotonde 1, deux mois pour être aménagé comme lieu culturel.
Malgré toute cette profusion de lieux ré-affectés et associés au projet 2007, il manque toujours un grand lieu d'exposition important avec 3-5000 m². Nous utilisons maintenant l'ancienne aciérie de Dudelange et l'ancienne halle des soufflants à Belval qui a la même dimension que la Tate Modern à Londres mais se trouve actuellement dans un état très brut.
CECN : Quels enseignements avez-vous retiré des autres capitales européennes de la culture mais aussi de la précédente expérience à Luxembourg ?
R.G. : L'expérience de Luxembourg, Capitale européenne de la culture en 1995, bien qu'inférieure en moyens et en ambitions au regard du projet 2007, a certainement été une première riche en enseignements pour cette édition. Grâce à la manifestation Luxembourg 1995, nous avons pu entamer ici une politique culturelle dynamique qui est passée par le triplement des institutions culturelles publiques (quinze au lieu de quatre), le lancement de nouveaux lieux (dont le Musée d'art contemporain MUDAM construit par Ieoh Ming Pei, l'architecte de la pyramide de verre du Louvre, la Philharmonie, beau vaisseau blanc dédié aux musiques classiques et contemporaines, bâti par le célèbre architecte français Christian de Portzamparc ou encore l'abbaye de Neumünster datant du 16e siècle devenue un grand centre culturel de rencontres), la décentralisation et l'établissement de nombreux centres culturels régionaux.
Nous passerons sur certaines expériences - moins réussies - menées par d'autres capitales européennes de la culture parfois mal gérées ou encore sans grande thématique. Nous nous sommes inspirés des expériences plus récentes qui ont réussi, dont Lille 2004. Cette manifestation transfrontalière a su proposer à la fois des événements phares et un large éventail d'activités socio-culturelles.
CECN : On peut constater qu'un des « défauts d'origine » de certains projets de capitales européennes de la culture est d'avoir une rémanence faible au-delà de leur période d'activité privilégiée et de ne pas pouvoir, malgré les belles déclarations d'intention, susciter sur leur terrain un changement culturel, structurel, au-delà du temps de l'événement. Comment faire perdurer l'esprit et l'action Luxembourg 2007 au-delà de la manifestation de cette année ?
R.G. : Après les premiers mois de fonctionnement, on peut constater qu'il y a un intérêt énorme pour collaborer au-delà des frontières et on songe déjà aux structures et aux mécanismes de suivi.
Le deuxième constat qui est aussi la deuxième difficulté réside dans la coordination qui est à la fois centrale mais aussi régionale et décentralisée. C'est à elle de prendre le relais. Sans une telle structure, cette belle dynamique se dissoudra.
Le troisième point important est le financement possible pour l'avenir d'un tel projet. Ce n'est pas toujours ceux qui ont le plus de moyens qui les mettent au service de la culture ! Il faut investir dans des projets pour qu'ils puissent voir le jour et se développer. Dans ce souci, nous avons imaginé la création d'un fond commun transfrontalier qui, additionné à de possibles subventions européennes, pourrait financer d'autres projets qui vont suivre les lignes de fuite 2007. Ce serait, à mon sens, l'idéal même si un co-financement transfrontalier reste toujours possible au cas par cas. Enfin, cette structure coordinatrice ne s'occuperait pas seulement du financement mais aussi de la promotion des artistes non seulement à l'intérieur de la Grande Région mais à l'extérieur (je pense par exemple à l'axe Wallonie-Bruxelles). Il s'agirait, entre autres, d'aider des acteurs culturels de la grande région à participer à des manifestations internationales. Pour cela, il faut une masse critique suffisante et donc aller au-delà du seul vivier luxembourgeois.
CECN : Comment le public réagit-il jusqu'ici ?
R.G. : Notre projet est très axé sur un public jeune. Le festival jeune public des arts de la scène Traffo en est une des manifestations. Peut être que les Luxembourgeois plus âgés se sentent un peu contrariés mais, à ce stade, l'ensemble des réactions reste positif. Ils attendent aussi la suite du programme. Au printemps, nous proposons de grandes expositions avec une dimension plus patrimoniale, ce qui réconforte, si besoin est, cette tranche de public. Lors de ces premiers mois en tant que Capitale européenne de la culture, nous avons présenté, en ouverture, à la Rotonde 1, des œuvres du photographe anglais Martin Parr, au musée d'art moderne une rétrospective consacrée au jeune peintre luxembourgeois Michel Majérus trop tôt disparu ou encore, au Centre d'Art Contemporain Le Casino, ON, une exposition consacrée à la lumière associé au Frac (Fond régional d'art contemporain) de Metz qui a exposé l'obscurité avec OFF. Nos propositions ont eu un grand impact sur la population jeune et multiculturelle (60% des personnes travaillant à Luxembourg sont d'origine étrangère). Certains projets sont « ni vus ni connus » c'est-à-dire que le public reçoit l'information sur le lieu juste avant. Ce type d'événement surprise attire beaucoup de monde. Jusqu'ici, l'insolite - notre deuxième slogan, avec le transfrontalier - marche très bien !
CECN : Quelles est l'implication, dans votre projet culturel fédérateur, des régions frontalières associées à Luxembourg mais aussi de Sibiu, petite ville patrimoniale de Transylvanie qui a de fortes racines germanophones et qui est, cette année, l'autre Capitale européenne de la Culture ?
R.G. : En Lorraine, le conseil régional a très vite pris le projet en main. Il a invité les villes à participer. Nancy par exemple s'est bien impliquée. Nous avons, en Lorraine, cinquante-cinq porteurs de projets principaux et une centaine en tout issus de cette région culturellement dynamique. En Wallonie, dix-sept projets sont placés directement sous la houlette wallonne et trente-cinq en tout impliquent la Communauté Wallonie-Bruxelles. Cette différence peut s'expliquer, en partie, par une proximité moins grande – outre Arlon – avec Luxembourg que des villes comme par exemple Trêve ou Saarbrücken. Ensuite, le choix de la Communauté Wallonie-Bruxelles a été plus rigoureux et a respecté scrupuleusement les critères de sélection. La Sarre est une région spécialisée dans les projets transfrontaliers. Quant à la Rhénanie Palatinat, elle n'a pas de contact avec la France et met l'accent sur la ville de Trêve avec des personnalités européennes. Sibiu2007 et Luxembourg2007 sont deux projets différents. Toutefois, les interférences se font sur des projets communs (au début vingt-cinq et maintenant une quarantaine grâce à une mise en réseau gérée par Anne Schiltz, coordinatrice des projets communs entre la Roumanie et le Luxembourg.). Les Roumains sont plutôt méditerranéens, nous sommes plus prussiens ! Mais avec beaucoup de talent et une forte mobilisation, nous avons réussi à tisser des liens entre Est et Ouest. En ce qui me concerne, je vois entre les manifestations de Sibiu et de Luxembourg plus des liens citoyens entre un pionnier européen et un pays en renouveau et – modestement – entre Est et Ouest plutôt qu'un rappel des croisements historiques roumano-luxembourgeois. C'est ce type de relation motivée et créative qui est susceptible de donner naissance à des projets artistiques à la fois attrayants et singuliers.
Propos recueillis par Philippe Franck
Capitale européenne de la culture
Le titre honorifique de « Capitale européenne de la culture » a été créé en 1985 à l'initiative de Jack Lang et Melina Mercouri. Son attribution est décidée au sein du Parlement européen, installé à Strasbourg. Symbole d'union dans la diversité, le statut s'accompagne d'un soutien financier d'un million d'euros de la part de l'Union européenne, et offre à la ville choisie l'occasion d'une véritable renaissance. Lille a été Capitale européenne de la culture en 2004 avec Gênes, Cork en 2005, Patras en 2006, Liverpool le sera en 2008 et Mons est candidate pour 2015.
Le programme complet des manifestations de « Luxembourg, capitale européenne de la culture 2007 » est disponible sur www.luxembourg2007.org.
Bio
Robert Garcia a été élu coordinateur général de Luxembourg et Grande Région, Capitale européenne de la Culture en octobre 2003 par le Conseil d'Administration, parmi 180 candidats. Ingénieur diplômé en sidérurgie et doté d'une maîtrise en sciences sociales, il est engagé depuis longtemps dans le secteur culturel du Luxembourg et de la Grande Région, dans le domaine des musiques du monde et de la littérature mais aussi en tant que responsable et organisateur d'événements culturels au sein du centre d'information du Tiers Monde à Luxembourg.
Il a également été journaliste et animateur pour plusieurs radios Luxembourgeoises, pour les hebdomadaires « Grénge Spoun » et « woxx », et pour le mensuel « ExLibris ».
De 1992 à 2003, Robert Garcia, en tant que représentant parlementaire du Grand-duché de Luxembourg, a été membre de la commission culturelle. Durant cette période, il a été à la base de nombreuses initiatives législatives visant à développer et améliorer les infrastructures culturelles au Luxembourg (musées, transformation de friches industrielles).
Très concerné par l'écologie, il occupe son temps libre à une autre forme de culture : celle d'un jardin biologique.
Manifestations de la Communauté française liées à Luxembourg 2007
City Sonics, parcours d'art sonore, du 14 septembre au 21 octobre, Nonnenhaus et divers lieux au centre de la ville de Luxembourg
www.citysonics.be
Philippe FRANCK,
Publié le 2007-07-09
Source Texte : Transcultures
Genre : entretien
Thème(s) : multiculturel, festival, Luxembourg 2007, art,
Mot(s) Important(s) : art, culture, luxembourg 2007, multiculturel, structure,
Artiste(s) : Robert GARCIA (politique), Philippe FRANCK (rédacteur), Christian ASCHMAN (photographe),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq
A voir : http://www.citysonics.be