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DOCAM, études de cas de spectacles à valeur technologique ajoutée




Clarisse Bardiot, nous éclaire sur le programme DOCAM



Le spectacle vivant, depuis ses origines, est confronté au double problème de la mémoire et de la transmission. La documentation à produire pour accompagner une production est une question récurrente partagée par les artistes, les historiens du théâtre et les centres d'archives ou les musées. Aujourd'hui, les composantes technologiques de certains spectacles contemporains, qu'elles interviennent pendant le processus de création (captations vidéo d'improvisations, simulations de mise en scène et de scénographies sur divers logiciels...), ou pendant la représentation (utilisation de capteurs, dispositifs de téléprésence, diffusion d'images et de sons numériques modifiés en temps réel, etc.) renouvellent la problématique.
Dans le cadre du projet de recherche international DOCAM, initié par la Fondation Daniel Langlois, et en partenariat avec de nombreuses institutions, le CECN propose d'établir un protocole de documentation du spectacle vivant ayant des composantes technologiques, en s'appuyant sur des études de cas. Clarisse Bardiot, spécialiste de ces questions, nous propose un éclairage sur les implications et les objectifs de cet ambitieux projet.



CECN : Pouvez-vous nous retracer la genèse du projet DOCAM et ses objectifs de départ ?
Clarisse Bardiot : Docam est un projet de recherche sur la documentation et la préservation des arts médiatiques. Initié par la Fondation Daniel Langlois, à Montréal (laquelle avait auparavant dirigé un programme sur « les médias variables » en partenariat avec le musée Guggenheim) le projet DOCAM est né du constat suivant : les œuvres à composantes technologiques acquises par les musées d'art moderne et contemporain se détériorent. Il faut donc, d'une part, concevoir des stratégies efficaces pour préserver ces œuvres, et d'autre part, les documenter, comprendre les technologies utilisées et les replacer dans leur contexte historique. Ce programme de recherche commencé en 2005 doit s'achever en 2009. Outre l'objectif principal de préservation et de documentation des œuvres, Docam souhaite contribuer à la formation des conservateurs et des restaurateurs de demain, mettre à disposition des professionnels des outils tels qu'un thesaurus bilingue, une typologie et un répertoire historique des technologies, une structure de catalogage adaptée aux œuvres à composantes technologiques ou encore un guide des « meilleures pratiques ».
CECN : Vous avez entamé une réflexion sur l'archivage du spectacle vivant, sous les auspices de la Fondation Daniel Langlois, basée au Québec. Prochainement, les conclusions de ces recherches devraient être rendues publiques. Pourriez-vous nous en livrer la teneur ?
C.B. : Mon travail ne concerne pas tant l'archivage que la documentation des spectacles à composantes technologiques. Le point de départ de cette recherche est une étude de cas sur trois spectacles de la compagnie Michèle Noiret, regroupés dans le cycle Prospectives, et qui font intervenir des technologies numériques. S'il est encore un peu tôt pour tirer des conclusions, on peut au moins faire quelques constats. Il faut par exemple très clairement distinguer les documents qui relèvent du processus de création des documents qui relèvent du spectacle achevé. Ensuite, il faut prendre en compte non seulement les documents produits par la chorégraphe, mais aussi par ses collaborateurs : par exemple, les programmes conçus par le compositeur Todor Todoroff ou les images et les schémas de régie vidéo du vidéaste Fred Vaillant sont aussi importants pour témoigner du spectacle que les captations vidéo. Du reste, celles-ci s'avèrent tout à fait insuffisantes et appellent bien souvent le commentaire. En effet, il est très souvent impossible sur une vidéo de distinguer si un son a été déclenché en temps réel par le geste d'une danseuse ou bien s'il suit une partition musicale enregistrée. Autrement dit, la vidéo ne permet pas – ou très rarement – de percevoir les processus interactifs temps réel. Il faut donc trouver d'autres moyens de documenter les œuvres. Ceci repose sur une complémentarité des documents et sur le témoignage des différents membres de l'équipe artistique et technique. Par ailleurs, et ceci est l'une des conséquences de l'approche des médias variables, il faut tenter de séparer les effets et les média avec lesquels ces effets sont produits, afin de pouvoir éventuellement les reproduire avec un autre matériel, le hardware étant très rapidement obsolète. J'en profite pour remercier très chaleureusement Michèle Noiret et son équipe pour leur précieuse collaboration.
CECN : Lors de la mise en place du projet DOCAM, des collaborations avec d'autres centres d'archives, notamment des institutions muséales, ont-elles eu lieu ? Cela a-t-il joué un rôle dans l'élaboration d'une méthodologie d'archivage qui serait spécifique aux arts de la scène ?
C.B. : Docam concerne à la fois les arts visuels, les arts de la scène et l'architecture. Ce projet repose sur la collaboration d'universités, de musées, d'institutions culturelles et de centre d'archives et de documentation. De nombreux enseignements peuvent être tirés des autres domaines artistiques : par exemple, lorsqu'il s'agit de conserver ou de documenter un programme informatique ou un élément de hardware, les problématiques sont proches que l'on soit dans les arts visuels ou dans les arts de la scène. En cela, le réseau multidisciplinaire de Docam est essentiel, en particulier pour la mise en place de méthodologies communes, comme la définition d'un thesaurus, ou encore sur l'échange des « bonnes pratiques ». Cependant, la plupart de ces institutions sont tournées vers les arts visuels, et les arts de la scène présentent des problématiques spécifiques, liées en particulier au caractère éphémère des œuvres : il ne s''agit pas tant de conserver les œuvres elles-mêmes que leurs traces. J'ai donc pris contact avec d'autres institutions, en-dehors du réseau Docam, comme les Archives & Musée de la littérature à Bruxelles, qui mènent depuis de nombreuses années une politique de captation des spectacles créés en Belgique francophone. Pour le moment, les problématiques spécifiques engendrées par l'apparition des technologies numériques dans les arts de la scène n'ont pas ou peu été prises en compte par les centres d'archives et de documentation spécialisés, comme le montrent les colloques de la SIBMAS (Société Internationale des Bibliothèques et Musées des Arts du Spectacle). C'est donc un champ de recherche totalement nouveau.
CECN : Pouvez-vous nous détailler les protocoles de numérisation et d'archivage élaborés dans le cadre de votre recherche ? Peut-on s'attendre à une standardisation de cette méthodologie et à son adoption au niveau international ?
C.B. : Pour le moment, les protocoles élaborés reposent essentiellement sur l'établissement de questionnaires à destination des artistes et de leurs collaborateurs. Ces questionnaires sont ouverts et ne sont qu'une base : les relations entre technologies numériques et arts de la scène étant récentes et en perpétuelle mutation, il serait dangereux – et inutile – de fixer une méthode trop rigide. Il me semble qu'il faut proposer des méthodes, et non une méthode. En ce qui concerne la numérisation des documents, il s'agit d'une problématique à part : je m'intéresse à la conservation de documents numériques produits pour/par ces œuvres et non à la numérisation de documents analogiques, comme des photos, des carnets de notes ou des vidéos.
CECN : En quoi les nouveaux media technologiques peuvent-ils concrètement apporter leur pierre à l'édifice sur une problématique comme celle de l'archivage du spectacle vivant ? Ne craignez-vous pas que les compagnies de théâtre et de danse ne se trouvent désarmées face aux coûts ou à la complexité que représenteraient un archivage systématique de leurs œuvres ?
C.B. : On ne pourra pas imposer aux compagnies de créer une documentation rigoureuse et systématique de leurs œuvres. Cela demande des compétences spécifiques, et on ne peut demander à tout le monde d'embaucher un archiviste ! Par contre, il est possible de partir des documents que les artistes produisent (par exemple dossier de presse, fiches techniques, captations, photos, publications, entretiens, notes de travail...) et de leur indiquer des manières simples de les structurer ou de documenter leur travail car, aujourd'hui, pratiquement toutes les compagnies produisent une captation de leur spectacle. Comme je l'ai dit plus haut, ce document n'est pas très satisfaisant du point de vue de la compréhension des enjeux technologiques. Une solution, qui a été expérimentée par le Wooster Group, est d'enregistrer les commentaires de la compagnie au moment où elle visionne la captation : on obtient ainsi une description, un complément d'information sur ce qui apparaît à l'écran.
CECN : Les technologies vieillissent vite, les standards aussi. Comment envisagez-vous l'accessibilité aux oeuvres archivées dans un futur à moyen terme ?
C.B. : Cela rejoint ce que je disais plus haut sur les problématiques liées à la numérisation des fonds d'archives en général. C'est une question fondamentale (on a tous fait l'expérience de ne pouvoir ouvrir un vieux fichier avec notre ordinateur flambant neuf), mais qui dépasse le cadre de ce projet.
CECN : Quelles sont les difficultés que peuvent rencontrer une compagnie de théâtre ou de danse dans l'archivage de leur répertoire ? Quelles réponses le projet DOCAM peut-il apporter à ces problèmes ?
C.B. : La question de la documentation est très souvent une préoccupation considérée comme étant cruciale par les compagnies elles-mêmes : quels documents conserver en cas de reprise d'un spectacle ? Si cela est très clairement établi dans des spectacles « classiques » (conduite lumière, conduite son...), cela est beaucoup plus difficile pour les spectacles à composantes technologiques : faut-il conserver le hardware, y compris les ordinateurs et les vidéo-projecteurs ? Comment passer d''une version à une autre d'un système ou d'un logiciel ? Le stockage du matériel est souvent pratiqué : on n'obtient pas les mêmes effets visuels en fonction de tel ou tel matériel de projection (vidéo-projecteur, écrans), de captation (caméras, filtres, lentilles) ou de mixage (consoles). Il faut également conserver une documentation sur leurs réglages précis et sur leur agencement. A partir d'études de cas, Docam peut proposer des conseils pratiques : par exemple comment documenter un patch ? Comment décrire un effet visuel, avec quel vocabulaire, à l'aide de quels documents ? Quels documents conserver ? Sous quelle forme ? L'établissement de questionnaires peut amener les artistes à formuler ces réponses.
CECN : Quel a été l''apport et l''implication du CECN dans le projet DOCAM ? Comment s''effectuera le suivi de ce projet dans un avenir proche ?
C.B. : Le CECN est dans le cadre de DOCAM le partenaire référent sur les questions liées aux arts de la scène et aux technologies numériques. C''est donc lui qui choisit les études de cas et mène ce volet du projet. Pour cela, il est soutenu par un financement de la Communauté française de Belgique. Ainsi, ce projet fera l'objet d'un rapport qui sera remis au ministère. Plusieurs publications sont également prévues. D''autres études de cas devraient voir le jour, pour infirmer ou confirmer les conclusions de ce premier rapport. Enfin, ce projet sert aussi de base à un projet plus vaste de structuration des connaissances sur les arts de la scène et les technologies contemporaines qui sera menée dans le cadre du CECN.

Propos recueillis par Vincent Delvaux

Titulaire d'un doctorat en études théâtrales sur Les Théâtres virtuels (CNRS / Université Paris 3), Clarisse Bardiot est maître de conférences à l'université de Valenciennes dans le master ingénierie et création numérique. Elle a obtenu en 2005 la bourse de chercheur-résident de la Fondation Daniel Langlois à Montréal pour une recherche sur 9 Evenings, Theatre & Technology. Participant à de nombreux colloques en France et à l'étranger, elle intervient comme conférencière ou consultante dans diverses institutions et événements culturels. Elle est responsable des formations et de la recherche au CECN (Centre des écritures contemporaines numériques, Belgique). Dans ce cadre, elle participe au projet international DOCAM (Fondation Daniel Langlois - Montréal) sur la documentation et l'archivage des oeuvres d'art à composante technologique.

www.clarissebardiot.info


Vincent DELVAUX,
Publié le 2007-07-09

Source Texte : Transcultures

Genre : entretien
Thème(s) : recherche,
Mot(s) Important(s) : nouvelles technologies, théâtre, spectacle,
Artiste(s) : Clarisse BARDIOT (chercheur), Vincent DELVAUX (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq

A voir : http://www.clarissebardiot.info