Si la page ne s'affiche pas, cliquez ici !!!
Emergences !
Dans le cadre de VIA
La plate-forme Emergences offre une visibilité à de jeunes compagnies théâtrales et chorégraphique travaillant sur le multimédia
La maison Folie de Mons, lieu ouvert aux multiples possibles de la création contemporaine et aux nouvelles formes d'interdisciplinarité, se fait l'instigatrice dans le cadre du Festival VIA - une initiative destinée à établir des liens culturels de part et d'autre de la frontière franco-belge entre les Manèges de Mons et Maubeuge - d'une audacieuse programmation mêlant arts de la scène et expérimentations technologiques. Ce plateau des Emergences, ouvert à la jeune création, trouve donc une terre d'accueil à Mons, permettant ainsi l'affirmation de ces formes hybrides, à cheval entre les disciplines et proposant par le biais de la technologie une vision dématérialisée de la danse, une "déterritorisalisation" du corps, procédés artistiques ubiquistes caractérisés par ce non-lieu qu'est l'espace virtuel. Dans le processus de gestation de ces œuvres, délicat car encore jeune, il est singulièrement important que celles-ci puissent justement affirmer une existence concrète dans un lieu, un espace, qui ne les cloisonne pas dans la rigidité des salles traditionnelles mais leur permet de s'ouvrir à des combinaisons encore inédites.
Au dire même de sa directrice, Anne André, la maison Folie se veut d'ailleurs "une sorte de lieu de rendez-vous des nouvelles formes artistiques et des nouveaux media et plus encore, une 'matrice' à création ou une sorte d'incubateur de projets novateurs. Ce qui est en train de devenir, peut avoir lieu. Les artistes trouvent à la maison Folie des espaces ouverts, décloisonnés, qui ne sont pas réservés à une fonction spécifique comme un théâtre, un musée, une salle de concert mais plutôt des espaces modulables au gré des projets où le public n'a plus une place et une fonction déterminées."
Ainsi, en ouvrant ses salles à trois projets de jeunes compagnies, t.r.a.n.s.i.t.s.c.a.p.e, Mutin/Florence Corin et la Cie Contour Progressif, la maison Folie souhaite mettre en évidence "le travail de jeunes artistes qui associent traitement de l'image et du son, interactivité et arts vivants. Actuellement, c'est notre première tentative. Les artistes ont la possibilité de présenter un 'work in progress' ou un travail fini. Nous leur mettons du personnel et du matériel à disposition. Tout cela est possible à la maison Folie, même l'échec, car nous privilégions le processus de travail à la forme finie du spectacle. Les projets doivent, pour bénéficier de notre aide, être en lien étroit avec l'espace urbain, les habitants et leur quotidien, leur actualité, notre actualité. Nous privilégions en effet une attitude participative dans un esprit de proximité et de convivialité" explique Anne André.
Les projets ainsi sélectionnés font la part belle au corps, sous ses multiples avatars, corps étranger et pourtant familier, jouant sur la distorsion des formes dans le cas de Blobettes, de la chorégraphe-architecte Florence Corin. Blobettes se présente à mi-chemin entre l'installation dans un environnement immersif et le spectacle, dans un entre-deux où toutes les certitudes de la réalité telle qu'elle nous apparaît ordinairement se voient invalidées au profit des potentialités que celle-ci dissimule. Le travail de Florence Corin, qui dit vouloir "privilégier l'informe" se présenterait-il au contraire comme une réflexion sur la forme du spectacle et sur la manière de présenter la danse aujourd'hui ? Réponse de la chorégraphe : "L'envie était de ne pas cloisonner Blobettes dans un cadre, de ne pas lui donner une définition arrêtée, de partir de plusieurs médiums - la danse, le mouvement, l'image, l'univers virtuel, l'environnement sonore... - et de les travailler sans se poser la question de ce que cela doit être. Mais bien sûr travailler sur l'informe ne se fait pas sans une forme. Pour que la chose existe, il y a un passage par une formalisation, une présentation. Pour cette raison, Blobettes n'entendait pas travailler en opposition à la représentation frontale du spectacle. L'idée n'est pas partie d'un questionnement sur le cadre ‘classique' de représentation mais plus de comment immerger le spectateur au cœur du mouvement. Comment toucher celui-ci pour qu'il soit dans un état d'empathie plus grande avec la danse ?"
Le travail sur la technologie et sur le corps virtuel participe aussi de cette empathie, soulevant des interrogations sur le rapport nécessairement ambigu existant entre les différentes représentations du corps. Florence nous dit "avoir toujours aimé travailler les univers virtuels, car je trouve qu'ils ouvrent un autre imaginaire. Ils permettent de partir de ce que l'on connaît, de repères réels mais de les détourner, d'y glisser l'étrangeté. Et puis de relire ceux-ci par rapport à notre réalité. L'intérêt pour moi se trouve dans les sensations physiques réelles que ces représentations virtuelles nous procurent. Ce que j'ai appris de ces projets se trouve dans la manière dont ces images sont reçues par le public. La perception qu'il a de la danse virtuelle et aussi comment il se projette dans un personnage imaginaire. Cela m'intéresse beaucoup, sans prendre la place de la sensation kinesthésique que peut procurer la danse d'un corps réel en mouvement."
Jouant sur cette même frontière trouble, Effet Papillon de Mylène Benoit convoque l'univers du jeu vidéo pour interroger la relation de puissance entre le geste et l'image interactive dans les mondes de la réalité virtuelle. Se référant explicitement à la fameuse expression inventée par le météorologue du Massachusetts Institute of Technology Edward Lorenz qui stipule que chaque action, même la plus anodine, peut avoir à long terme des conséquences colossales, (souvent résumée par la question de Lorenz "Le battement des ailes d'un papillon au Brésil déclenche-t-il une tornade au Texas ?"), Effet Papillon postule que "les images virtuelles ne sont plus seulement regardées, elles sont enchaînées à des actes" et que ces actes sont évidemment porteurs de conséquences. À travers un dialogue constant entre le corps et l'image, mélangeant sciemment cause et effet, le travail de Mylène Benoit tente d'articuler cette relation toute particulière qui peut exister entre un corps immédiat et son avatar médiatisé, idéal. "Effet Papillon implique une rencontre de la danse et des jeux vidéo selon deux approches complémentaires : la pièce propose d'une part, de confronter la danse à l'image interactive par le biais d'un dispositif scénographique s'inspirant des moteurs graphiques et sonores du jeu vidéo, c'est-à-dire un environnement présentant des caractéristiques comportementales, un espace existentiel interagissant avec les danseuses. D'autre part, l'écriture chorégraphique s'articule autour de l'étude et de l'incorporation des qualités de corps des personnages de jeux vidéo pour mettre à l'épreuve l'image d'un corps idéal, qui s'oppose au corps sujet et à l'expérience même de la danse."
C'est donc non seulement l'image d'un corps utopique, tel qu'il est ordinairement présenté à travers le jeu vidéo, où toute notion d'effort est gommée, mais aussi la notion de l'espace scénographique que Mylène Benoit interroge. Celui-ci n'est plus seulement l'espace du bâti, dont les règles sont fixées une fois pour toutes, mais un espace "incorporé", dont le centre est le corps humain et les limites, la multiplicité des mouvements possibles, un non-lieu infiniment plus complexe donc.
Preuve que le jeu vidéo, après avoir été longtemps méprisé par les artistes et souvent stigmatisé dans les médias, inspire désormais ceux-ci, t.r.a.n.s.i.t.s.c.a.p.e, un binôme d'artistes installés à Bruxelles, y puise également le fil rouge soutenant leur création Insert Coin, présenté une première fois lors du Festival Netdays Wallonie-Bruxelles et repris ici dans un nouvelle version. Insert Coin développe plus particulièrement la thématique de la contamination réciproque entre réalité et monde virtuel à travers le personnage multiple d'Anime, sorte d'avatar fantasmé que l'on pourrait croire issu d'un manga japonais. "Insert coin parle de la contamination de la réalité par le monde virtuel, sujet qui est de plus en plus important dans nos sociétés modernes. De nos jours, réalité et virtualité se superposent et sont désormais liées. Nous voulons nous défaire de la dichotomie virtualité/réalité en jouant plutôt sur la complexité de superpositions. Manga, jeux-vidéo, musique électronique et TV reality shows ont nourri notre génération. Quelles étranges mutations ces références opèrent-elles sur notre identité, notre comportement physique et mental ?" s'interrogent de concert Pierre Larauza et Emmanuelle Vincent, tête pensante et corps dansant du collectif t.r.a.n.s.i.t.s.c.a.p.e.
En inversant le rôle du spectateur et en le conviant, à travers un dispositif scénique astucieux, à participer à l'action en créant sa propre histoire, Insert Coin offre une expérience théâtrale et chorégraphique unique et singulière, que chacun peut s'approprier ou réinventer à sa manière. Le dispositif scénique ordonnant une relation avec le public à mi-chemin entre l'installation et la performance laisse poindre un fort intérêt pour le rapport que l'homme entretient aux interfaces qui l'entourent.
"En effet, nous nous interrogeons sur la question du corps face à une interface. Nous avons choisi l'idée de la vitrine, de l'interface non pas comme un espace mais comme une interzone : la lisière entre le monde fantasmé et la réalité. Un corps individuel, un corps collectif, un corps numérique : nous souhaitons faire le lien entre ces problématiques. Plusieurs spectateurs-joueurs peuvent rentrer en interaction avec l'une des trois performeuses avec pour seul lien un casque sonore et un boîtier de navigation. Texte, danse et dérision se mêlent et s'entremêlent autour de problématiques telles que la manipulation, l'assouvissement ou le contrôle physique et intellectuel. La narration dans Insert Coin passe par l'espace architectural. Chaque Zone comprend une série d'actions et d'images explicites (micro-performances) reliées par le spectateur qui crée son propre montage" enchérit Pierre Larauza.
Si la recherche technologique n'est pas absente de la démarche, elle ne s'impose pas au premier plan, et contamine de manière subreptice les différentes niveaux de la représentation. "Nous voulons utiliser la technique aux services de la dramaturgie. Les performeurs ne doivent pas la subir. Notre regard peut être parfois ironique, nous n'avons pas de fascination pour les nouvelles technologies en tant que telle. Nous aimons détourner certains processus en utilisant des techniques low-tech. Nous accordons plus d'importance au corps dans sa multiplicité."
De multiplicité, il est en tout cas question dans ces Emergences, démarches, dispositifs et esthétiques plurielles qui toutefois permettent d'apporter un éclairage singulier sur la création d'aujourd'hui et peut-être sur celle de demain.
Bios :
Créé en 2003 en France, t.r.a.n.s.i.t.s.c.a.p.e est un binôme pluridisciplinaire entre un architecte vidéaste, Pierre Larauza, et une comédienne danseuse, Emmanuelle Vincent. Leur champ de recherches et d'expérimentations ne se limitent pas aux espaces de transit et au mouvement mais s'intéressent aussi à la question du personnage, de la fable et au rapport fiction/réalité. Leurs travaux sont pensés comme des objets en évolution et sans limite de statut.
Mylène Benoit, plasticienne, vidéaste et chorégraphe, formée à l'universté de Westminster à Londres et à l'université Paris 8. Elle commence à travailler dans le spectacle vivant dès 1999 à Paris, puis au Fresnoy, Studio national des arts contemporains de Tourcoing ou elle est artiste-résidente d'octobre 2001 à juillet 2003. Plasticienne, elle interroge la dé.nition différentielle de l'image et du visible à travers différents vecteurs de représentation, de la vidéo à la tapisserie d'Aubusson. Elle crée en 2003 la Compagnie Contour Progressif dont les réalisations s'articulent autour de l'étude de la relation entre l'image numérique et l'écriture chorégraphique. Chaque nouvelle pièce implique l'élaboration d'un dispositif scénographique associé à un vocabulaire chorégraphique inédit, émergeant de la rencontre du geste et de l'image. Depuis 1997, elle intervient à la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris comme conceptrice d'exposition et chef de projet multimédia.
Florence Corin, architecte de formation, est danseuse et chorégraphe au sein de la cie D'ici P.collectif. Elle y crée avec Fré Werbrouck CinqQuart, 5/3 2 pouces et Bacillus 2-9-3. Depuis 2003, elle travaille à des créations personnelles mêlant les disciplines de la danse, des images et des technologies numériques, elle crée le solo Niks et les installations vidéos Montre-moi et Evocations. Outre l'installation vidéo Aboulie, elle travaille actuellement à une nouvelle chorégraphie blobettes avec Virginie Roy et Stella Spitaleri. Depuis 1998, elle travaille à Contredanse où elle est responsable de la publication Nouvelles de Danse.)
Glossaire :
kinesthésique : L'intelligence kinesthésique est la capacité d'utiliser son corps ou une partie de son corps pour exprimer une idée ou un sentiment, pour réaliser une activité ou pour créer.
Vincent DELVAUX,
Publié le 2006-07-17
Source Texte : www.transcultures.net, initialement paru dans le magazine des Arts de la Scène et des Ecritures Numériques n.4
Genre : compte-rendu
Thème(s) : performance, art plastique, vidéo, installation, spectacle vivant,
Mot(s) Important(s) : art plastique, art vivant, danse contemporaine, spectacle vivant, vidéo,
Artiste(s) : Florence CORIN (chorégraphe), Mylène BENOIT (plasticien), Anne ANDRE (Directeur Artistique), TRANSITSCAPE (collectif), Vincent DELVAUX (rédacteur),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq
A voir : http://www.contour-progressif.net
mylene.benoit@free.fr
http://www.transitscape.net
pierre@transitscape.net
http://www.mutin.org
florence@mutin.org