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Bud Blumenthal, méta-corégraphie
L'utilisation du support thécnologique dans les chorégraphies de Bud Blimenthal : son début et son évolution
Bud Blumenthal, méta-chorégraphe
Depuis la fin des années quatre-vingt, Bud Blumenthal, chorégraphe d'origine américaine est venu s'installer en Belgique pour rejoindre le Plan K de Frédéric Flamand et développer par la suite une recherche chorégraphique personnelle. Longtemps compagnon de route de Michèle Noiret, avec laquelle il partage un souci de la poésie, du voyage humain et d'une danse minérale, Bud se consacre désormais au mélange des genres, faisant cohabiter avec bonheur technologie et chorégraphie. Il déclarait d'ailleurs récemment que "la technologie est comme un pinceau, un instrument : un vecteur de poésie. Il n'y a pas d'antagonisme entre ces deux mondes. " . Entouré d'artistes venus d'horizons très divers, comme le jeune vidéaste Antonin De Bemels ou le compositeur électronique Cédric Stevens (aka Acid Kirk) qui l'épaulent dans sa recherche, notre homme se définit comme un méta-chorégraphe. Retour sur les développements récents d'une œuvre qui n'a pas fini de nous étonner par la richesse de son univers, l'humanité de son rapport à la technologie et l'ouverture aux autres formes d'expression.
- Depuis plusieurs années, de par la nature même de votre travail, vous êtes amené à manipuler les technologies numériques et à intégrer à votre œuvre d'autres champs exploratoires. En quoi cette ouverture modifie-t-elle le processus de création dans l'approche traditionnelle qu'on retrouve en arts de la scène et quel type de dialogue la technologie peut-elle entretenir avec les différents éléments qui composent un spectacle ?
Bud Blumenthal : La technologie a pour moi le même statut qu'un acteur dans la pièce. Auparavant, dans ma création, je ne voulais pas que l'image ait une identité trop forte, ou au même niveau que les interprètes sur scène. Ce n'était d'ailleurs pas le cas dans Rivermen, la première pièce où j'ai fait un usage poussé de la vidéo. Je ne voulais pas que le vidéaste prenne trop de liberté ou que l'image ait le dessus sur la danse, car il m'était alors difficile de contrôler cette puissance d'évocation nouvelle. Mais petit à petit, au fil des créations, j'ai donné plus d'espace à l'image car j'ai acquis une plus grande confiance dans la maîtrise de ce rapport. J'ai donc appris à composer avec celle-ci en trouvant un nouvel équilibre scénographique. Au fond, ce n'est pas très différent que de composer un spectacle avec de la musique ou des accessoires scéniques. La danse, à l'instar de la technologie, ne sont que des instruments au service d'une expression artistique et intellectuelle.
En fait, je me définirais un peu comme un meta-chorégraphe, car ce que je mets en scène dépasse le cadre de la danse. Lorsque je travaille sur une œuvre, je la conçois dans sa totalité - y compris les aspects vidéo pour lesquels je donne des indications très méticuleuses - et ensuite, je distribue la composition des différents éléments. Mon écriture est en ce sens très précise et plutôt directive : elle est précédée d'un scénario, de dessins, de mots-clés, etc.
Dans Les Reflets d'Ulysse, spectacle inspiré du roman éponyme de James Joyce, la confrontation avec ce chef d'œuvre littéraire était difficile et risquée, c'est pourquoi il me fallait donner des lignes d'action très détaillées. Par exemple, dans le roman, l'histoire de Léopold Bloom se déroule un jeudi. Or étymologiquement, le jeudi est le jour de Jupiter, c'est pourquoi, l'on voit des images de Jupiter passer à l'écran pendant le spectacle.
La création sur laquelle je réfléchis en ce moment, Standing Wave, propose un processus de travail très différent car je ne suis plus lié au mythe et à la mythologie véhiculée par l'œuvre de Joyce. Le sens est beaucoup plus libre et les idées peuvent donc plus facilement venir des artistes avec qui je collabore.
- De plus en plus d'œuvres chorégraphiques, particulièrement celles faisant un usage des technologies, se présentent comme des installations ou sous une forme hybride se situant entre les arts vivants et les arts plastiques, déplaçant par là le regard du spectateur et ses points de références traditionnels. Par ailleurs, vos œuvres offrent plusieurs niveaux de lecture, à travers notamment la multiplicité des points de vue et les différentes couches d'images et de son. Envisagez-vous dès lors une relation différente entre le spectateur et votre œuvre ?
B.B. : En ce qui concerne cette problématique spécifique, je fais un peu partie de la vieille école car ce que j'aime faire avant tout, ce sont des spectacles, bien que j'aie le souci de les rendre le plus immersif possible. La dramaturgie, l'émotion et l'abstraction occupent une place énorme chez moi, car je pense que le spectacle doit pouvoir prendre celui qui le regarde aux tripes, l'hypnotiser et l'emmener ailleurs. Dès les lumières éteintes, le spectateur doit pouvoir s'oublier tout au long de la pièce et s'évader dans l'ailleurs que nous lui proposons. En cela, je suis un peu réticent à accorder au spectateur le droit de participer à l'œuvre, comme c'est le cas dans certaines installations chorégraphiques par exemple. C'est un choix très personnel mais qui correspond bien à mon désir d'absorber l'esprit du public durant la représentation. En inversant la perspective de celle-ci et en "spectacularisant" le spectateur, la pièce a tendance à sortir de lui. Il n'est plus du voyage, car son attention est détournée de l'œuvre et du propos dramaturgique pour se recentrer sur lui-même. Cela ne donne pas toujours des résultats intéressants.
- Vous collaborez depuis longtemps avec des artistes issus d'horizons très différents (vidéo, scène électronique, hip-hop) et vous vous êtes beaucoup intéressé aux problématiques de l'image, notamment grâce au travail d'Antonin De Bemels. Aujourd'hui, avec Standing Wave, votre attention se porte plus spécifiquement sur le son. Quelles envies vous ont-elles guidées dans cette nouvelle voie ?
B.B. : Tout d'abord, il faut différencier l'utilisation que l'on peut faire de la technologie et singulièrement celle qui fait intervenir des mécanismes d'interactivité. Celle-ci peut se situer à deux niveaux : sur scène, entre les interprètes et l'image, le son ou d'autres mécanismes et, dans ou en relation avec le public. Comme je l'ai dit, ma recherche s'oriente plutôt dans la première direction.
Celle-ci a débouché sur des procédés intéressants ou novateurs comme par exemple le dispositif "d'ombre active", inventé pour Les sentiers d'Ulysse. Lorsque j'ai commencé à travailler avec la vidéo, dans Rivermen, il s'agissait simplement d'une projection au sol dans laquelle la danse s'inscrivait, baignée par la lumière des images. Dans Les Entrailles de Narcisse, nous avons opté pour de la rétro-projection car nous voulions nous débarrasser du problème des ombres portées. Ensuite, avec Red Cliff (2002), il m'est apparu qu'il fallait faire sortir l'image de son cadre fixe, en utilisant des écrans mobiles. L'étape finale de cette recherche, c'est la mise au point du procédé d'ombre active, par lequel j'ai voulu libérer l'image de ses contraintes et lui donner une autonomie véritable. Grâce à ce système, on peut balader l'image partout où l'on veut dans l'espace sans être prisonnier des écrans. D'une certaine manière, l'image est "déterritorialisée" et acquiert par là un nouveau statut. Lorsque ma propre image se projette sur mon corps, l'être crée est un hybride, ce qui peut donner des développements intéressants d'un point de vue dramaturgique.
Aujourd'hui, je tente d'accomplir quelque chose de similaire avec le son. Pour le festival Equilibrio de Rome, j'ai conçu un dispositif de "souffle actif", grâce auquel le son peut être dirigé dans l'espace. A partir d'ultrasons, retraités par ordinateur, il est possible de reconstituer des sons naturels, directionnels, dont on peut ensuite disposer à sa guise. Ils peuvent par exemple sembler être émis directement par le corps des danseurs, sans utiliser de baffles. Le corps des interprètes devient ainsi l'instrument d'une sorte de polyphonie humaine. Cela implique bien entendu une approche très différente et extrêmement sensible de la composition musicale, qui doit vraiment tenir compte dans son écriture du mouvement des danseurs, car le corps ne diffuse pas le son de la même manière selon l'orientation ou la position de celui-ci. Il y a là un terrain d'expérimentation incroyable et largement inexploré.
Dans Standing Wave (titre provisoire), nous travaillons donc sur des ondes bidirectionnelles, qui voyagent, s'additionnent et s'entrecroisent librement, en harmonie avec la danse. C'est aussi un plaisir de composer à un haut niveau d'abstraction et avec une grande liberté, sans propos dramaturgique prédéfini, comme c'était le cas avec Les Reflets d'Ulysse.
Propos recueillis par Vincent Delvaux
Bio : Bud Blumenthal, chorégraphe d'origine américaine, crée ses pièces depuis 1992 en Europe, où il est venu s'installer en 1988, pour intégrer la Compagnie du Plan K dirigée par Frédéric Flamand. Sa rencontre avec Michèle Noiret marque ses débuts chorégraphiques, dans le duo Louisiana Breakfast, qu'ils créent ensemble. Avec des créations comme 24 Haïkus, Nœud de Sable et Les Entrailles de Narcisse, Blumenthal affirme un style qui conjugue à la fois poésie et fluidité du mouvement, ainsi que les nouvelles technologies. Cette voie sera exploitée dans le RiverTriptych, qui regroupe le duo Rivermen, le solo Les Entrailles de Narcisse et le trio Red Cliff. Outre ces recherches, son travail est marqué par l'hybridation de différents styles de danse, notamment dans Spledge et Groundscape, duo avec deux jeunes danseurs ivoiriens.
En 2004, à la Biennale de Charleroi/Danses, Bud Blumenthal a présenté une création de groupe autour de l'Odyssée et de l'œuvre de James Joyce, Les Reflets d'Ulysse. Cette pièce a fait l'objet d'une étude gestuelle et technologique préliminaire, le solo Les Sentiers d'Ulysse.
Bio : Vincent Delvaux, licencié en philologie romane de l'Université Libre de Bruxelles et post-gradué en sciences culturelles de la Vrij Universiteit te Brussel, est l'auteur d'un mémoire sur la danse contemporaine en Belgique. Il a collaboré avec plusieurs compagnies de danse et travaille actuellement au projet de l'association interdisciplinaire Transcultures, basé à la Maison de la Bellone et active dans le domaine des arts électroniques. Il écrit régulièrement dans de nombreuses publications culturelles, notamment le magazine du Centre des Ecritures contemporaines et numériques, qu'il coordonne également. Depuis 2005, il est en outre Chargé de cours à l'Institut Supérieur du Langage Plastique (ISELP), où il enseigne l'histoire de la danse moderne et contemporaine.
Vincent DELVAUX,
Publié le 2006-03-14
Source Texte : www.transcultures.net ; article apparu sur le magazine Scène n°15
Genre : entretien
Thème(s) : danse, Nouvelles technologies, vidéodanse,
Mot(s) Important(s) : danse contemporaine,
Artiste(s) : Vincent DELVAUX (rédacteur), BUD BLUMENTHAL (chorégraphe), Frédéric Flamand (chorégraphe), Michèle NOIRET (chorégraphe), James JOYCE (écrivain),
Passage(s) :
Source Artishoc : Transcultures - http://www.watoo.net/beta/transq
A voir : http://http//:www.bud-hvbrid.ora